C’est un monde où il vaut mieux connaître beaucoup de peu de choses, que peu de beaucoup, savoir tout d’un peu que de tout un peu.
"Une Nuit à Aden", Tome 1.

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02 Apr 2019

Blog : unefrancaisedanslalune

« Cette réflexion morale et spirituelle est véritablement intéressante. Emad Jarar a une écriture très fluide, parfois très... Lire la suite

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EMAD JARAR @JararEmad

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Biographie

Emad JARAR

 Diplômé de l'université de Columbia, homme d'affaires, financier et ancien gérant de Hedge fund, Emad Jarar a longtemps travaillé ou vécu aux Etats-Unis. Il parle ou écrit plus ou moins couramment cinq langues, mais le français, parfois l'anglais, est sa langue d’écriture. Arabisant, bon connaisseur du monde arabe de par ses origines, il entend jeter un regard différent sur la société moderne et ses rapports à l'Islam.
D'abord écrit en forme d'essai sous le titre "Islâme", l'auteur a ensuite transformé le manuscrit en un long roman « Une nuit à Aden », deux tomes traitant du Coran et de sa place dans notre société moderne. Ce récit fictionnel analyse les causes du terrorisme islamique à travers les aventures d’un jeune Palestinien qui décide de renouer avec sa culture arabe. Avec ce livre, l'auteur entend expliquer l'esprit du Coran et son interaction avec les sociétés occidentales. L’histoire se passe à Alexandrie, New York et au Yémen... et s’achève à Paris.
 

 

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Mes Livres

Une nuit à Aden (Tome II)

Tome 2

Genre :Littérature

Sortie: 02/07/2018

Essai autant que roman, ce livre permet à la fois de mieux comprendre le rôle de l’Islam et de juger de sa place dans notre civilisation contemporaine. À travers le récit d'un jeune musulman sunnite, il nous fait découvrir le Coran et nous aide à évaluer son influence dans la société actuelle. Ce roman, en deux tomes, à l’intrigue palpitante d’émotion, raconte la jeunesse d’un Palestinien qu’un destin étonnant et une histoire d’amour hors norme conduisent à la découverte de lui-même, de sa conscience,...

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Une nuit à Aden (Tome I)

Tome 1

Essai autant que roman, ce livre permet à la fois de mieux comprendre le rôle de l’Islam et de juger de sa place dans...

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Découvrez les 150 premières pages du roman

Une Nuit à Aden Tome 1

Roman (Essai fictionnel)

 

« Voilà pourquoi nous avons prescrit aux fils d’Israël : Celui qui a tué un homme sur terre [.] est considéré comme s’il avait tué tous les hommes. Et celui qui sauve un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes. » Coran (sourate V, verset 32) (V, 32) [1]

«  Encouragez-vous mutuellement à la piété et à la crainte dAllah, pas au crime et à la haine. Craignez Allah. Allah est terrible en son châtiment » (V, 2)

«   Ne tuez personne sans juste raison (sauf si c’est légitime); Allah vous linterdit. » (VI, 151)

«  … Il sy trouve des versets clairs[2], qui sont la base du Coran[3], et d’autres équivoques[4]… mais nul autre que Dieu ne connaît l’interprétation du Livre saint... » (III, 7)

« Vous avez, dans le Prophète dAllah, un bel exemple » (XXXIII, 21)

«  Nous avons fait descendre un Coran en arabe où nous avons formulé des menaces afin qu’ [ils deviennent pieux]…  » (XX, 113)

«  Que périssent les deux mains dAbū-Lahab (oncle du Prophète) et que lui-même périsse. Sa fortune et tout ce quil a acquis ne lui serviront à rien. Il sera brûlé dans un feu ardent, de même que sa femme... » (CXI)

«  Puis lEnvoyé dAllah alla au marché de Médine et fit creuser des fossés. Il fit venir par groupes les prisonniers de la tribu juive des Banu Qurayzah et les fit décapités (égorgés). Parmi eux se trouvaient les ennemis d’Allah, Huyayy ibn Akhtab et Kaab ibn Asad, leurs chefs (des tribus juives Bani Nadir et Bani Qurayza). Ils étaient 600 à 700, certains avancent même le nombre de 800 ou 900. On fit venir Huyayy ibn Akhtab… ses deux mains étaient liées à son cou par une corde… Puis il s’assit et l’Envoyé de Dieu le fit décapiter en lui disant : « je ne regrette pas d’avoir été ton ennemi (Hadith de Boukhari) ».

M. Ibn Ishaq (selon la recension d’A. Ibn Hisham), éditions al Bouraq : « La vie du Prophète Muhammad», épilogue de la bataille dite de la tranchée, massacre de la tribu juive des Banu Qurayzah[5]. »

 

 

Chapitre 1 – Escale à MOSCOU

« Quel mérite eussent eu les hommes, si Dieu ne leur eussent pas laissé leur libre arbitre? Et quel mérite eussent-ils eu à en jouir sil ny eût eu sur la terre la possibilité de faire le bien et celle d’éviter le mal »?

D.A.F. de Sade, « Dialogue entre un prêtre et un moribond »

" C’est le propre de l’homme : il a tendance à trop nommer ce qu’il ne parvient à connaître "

 

— Khalil, crois-tu que nous pouvons exister sans la parole divine ? Quand même elle seule permettrait de faire la distinction entre le bien et le mal — le louable et le blâmable[6] — un musulman ne pourrait-il néanmoins disposer d’un sens moral personnel indépendant du Coran ? D’où tient-on que la pureté de la foi ne puisse être compatible avec la conscience de l’homme, ou avec son libre arbitre ? Sans me prêter l’intention de nier l’existence de Dieu ou contester l’origine divine du Coran, ne pourrait-on simplement concéder à l’homme la pertinence de débattre du rôle de sa propre conscience, de revendiquer ses actes ou son droit à décider lui-même de la place de la vertu dans son âme ? Si tant est d’ailleurs que l’on admette que l’homme ne puisse posséder de sens moral sans la Révélation (le Coran), pourquoi faudrait-il néanmoins considérer que la vertu, comme la morale, ne pût être immanente à l’homme, sous prétexte qu’il n’en eût pas les capacités, comme l’animal[7] ?

Il était cinq heures du matin, ce samedi 2 septembre 1989. Ce vol qui m’avait conduit de New York à Moscou avait été interminable. Épuisé, je m’étais affalé dans un fauteuil de cette salle lugubre de l’aérogare moscovite Shermyetevo. J’étais en transit. Ma destination finale : Sanaa, capitale du Yémen du Nord, où, après neuf années à New York, je devais prendre mes toutes nouvelles fonctions au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). J’attendais ma correspondance pour Le Caire et m’entretenais de mes propres pensées, quand me vint à l’esprit la dernière conversation avec Khalil, mon ami de Naplouse, palestinien et musulman sunnite, comme moi ; étudiant à la New York University où il préparait un master de sciences politiques, il m’avait revu une ultime fois avant mon départ de New York.

Comme un rêve qui refait surface après une nuit agitée, cette discussion, qui fut autant de réponses restées en suspens, semblait à jamais fixée dans mon esprit. Ce jour-là, comme il était de mise entre nous, il me souvient de l’avoir inlassablement questionné qui jamais ne paraissait épuiser les thèmes de ses réponses. Attablés au Café Dante, au coin de Macdougal et Bleeker Street, dans cette rue étroite de Greenwich Village à Manhattan, nous étions à refaire le monde une dernière fois, dans le crépuscule blême des tout derniers jours d’août 1989, un moment entre chien et loup où le diable ouvre ses livres, sans que toutefois nos propos se dispersent avec la nuit qui s’installait ; Khalil, l’intellectuel, le brillant étudiant en sciences politiques, et moi, récent diplômé de Columbia University, mon subha[8] à la main et la cigarette toute proche de mon « macchiato » ; deux jeunes Palestiniens exilés à Manhattan.

— Khalil, crois-tu que la réflexion morale et spirituelle d’un croyant puisse exister indépendamment de celles des autres ? Ne pourrait-elle être individuelle, personnelle[9] ? Pourquoi faut-il la reléguer, comme le dispense la Sunna, à un simple exercice collectif ?

Sans que lui ni moi l’eussions vraiment recherché, nos discussions hebdomadaires de ces derniers mois avaient traité de questions existentielles liées à l’islam, notre religion : à notre relation à l’Islam, dans la mesure qu’il nous tenait, se rendait maître de notre âme, de notre nature comme de notre liberté. À l’approche du XXIe siècle, qu’en est-il de ce culte dont l’ostracisme et la rigidité transforment ses fidèles en fervents sectateurs, et de ses adeptes, en font de simples spectateurs, à défaut de les laisser être les acteurs de leur propre vie ? Par Islam j’entends la civilisation islamique ; avant tout une religion où le destin d’une vie n’est qu’une dépendance absolue de la volonté d’un dieu unique et transcendant, Allah. Mais aussi, un culte avec ses tabous, sa liste interminable de prescriptions et de prohibitions, de proscriptions, de châtiments, de normes et de coutumes.

Certes, nous étions musulmans ; mais ne pouvait-il en être autrement pour nous qui vivions à New York, une ville où les religions pouvaient si facilement s’égarer, en l’absence des rites quotidiens de cette Communauté, si aliénants dans la vie d’un musulman ?

Je me souviens encore de sa réponse. Il avait allumé sa cigarette, le regard mélancolique, puisque je m’apprêtais à quitter New York quelques jours plus tard pour aller au Yémen du Nord y débuter une nouvelle carrière, continuer une autre vie. Et je savais que je ne l’aurais plus à mes côtés, Khalil, mon ami, mon frère palestinien, avec toutes ses réponses savantes qu’il faisait valoir avec tant de talent oratoire.

— Vois-tu, me dit Khalil, jusqu’au XIIe siècle en Islam, avec l’œuvre de l’Andalou d’Ibn Rochd[10], Dieu lui-même est raison. Durant ses premiers siècles, l’Islam concédait à l’homme la liberté d’agir librement en puisant dans sa réflexion personnelle les principes de sa foi [11]; la démarche spirituelle du croyant était alors plus individuelle, se cantonnait davantage à la sphère privée et complétait les devoirs et enseignements du Coran et de la Tradition, la Sunna[12]. Alors, pourquoi la Sunna jugea-t-elle par la suite de dénoncer  puis de proscrire le libre arbitre ou le recours à la raison humaine, comme celui du droit à la spiritualité personnelle, au motif que qu’ils seraient une entrave à la puissance de Dieu ?

Eh bien, ce n’est en fait qu’à compter du XIIe-XIIIe siècle que la Sunna estima que le Coran ne pouvait être autrement qu’une révélation inséparable de Dieu, incréée, une substance divine et intemporelle : la puissance de dieu sera finalement jugée hors d’atteinte de la raison humaine. La Sunna considéra le Coran dès lors inaccessible à la déduction, à la pensée humaine, quand les conditions de sa divulgation resteraient toujours incertaines. Outre que cette transmission du Coran au Prophète par l’ange Gabriel eut lieu durant à peu près vingt-trois ans, dans des environnements différents et curieusement dans une prétendue “langue arabe manifeste[13]”. Mais il y a que l’arabe littéral n’existait pas encore vers ces temps-là ! Il y avait bien le syriaque et l’araméen, le grec ou le latin. Le dialecte Quraychite[14] de la péninsule était alors un vernaculaire syriaque ou syro-araméen, l’ancêtre de la langue arabe selon les linguistes. De cette sorte, je comprends que s’il doit y avoir une langue sacrée[15] en Islam, cela ne peut donc être que ce dialecte Syro-Araméen. L’arabe n’existait pas encore sous sa forme actuelle au VIIe siècle, en tant que véritable langue écrite ou homogène dans son expression[16]. Soutenir que l’Arabe est la langue sacrée du Coran est un abus qui ne sert qu’à en renforcer son arabitude, à assurer l’emprise des Arabes sur la religion musulmane.

Personnellement, je me pose même la question de savoir en quelle manière et dans quelles circonstances le Coran avait, durant quelque vingt-trois années, été transmis à Muhammad. Par quelles paroles compréhensibles à un être humain l’archange Gabriel avait pu le révéler, si ce n’était en dialecte arabe Quraychite (les partisans du Coran incréé rejettent cette interprétation) ! Et c’est bien pour justement prouver que le Coran est bien la parole de Dieu que son Messager dévoile l’existence dans les sourates LXIII et LXXXI d’un être supérieur qu’il a vu à l’horizon (l’archange Gabriel). Dans une autre, il est évoqué la propre origine divine du Livre saint et sa préservation sur une “table bien gardée” près de Dieu, sans davantage de précisions (LXXXV, 22). Et pour une meilleure preuve de la nature divine du Coran, les exégètes et penseurs islamiques assuraient enfin que le Texte est tout simplement inimitable, qu’un être humain jamais n’eût pu écrire une telle œuvre (ainsi qu’il est précisé dans les sourates X, XI et XVII). Sa révélation ne peut dès lors être autre chose qu’un acte divin, un miracle. Dont acte.

Mais, dès lors qu’il s’agirait d’une transmission ésotérique que seul le cœur d’un messager élu de Dieu aurait pu entendre, comment peut-on se fier à l’authenticité d’un tel texte, une fois transcrit en arabe classique ? Si la Sunna considère que le Livre saint ne peut être traduit, au motif que sa valeur théologique ne serait plus la même[17], dès lors, pourquoi avoir transcrit le texte en arabe classique, au lieu de le conserver tel qu’il fut révélé par l’ange Gabriel ? Que n’a-t-on conservé comme vulgate officielle la dictée du Coran par l’ange Gabriel à Muhammad en dialecte du VIIe siècle ? Et si l’on a déjà traduit le saint Livre une première fois en arabe littéral, en vertu de quoi la Sunna refuse de légitimer d’autres traductions. Serait-ce pour défendre l’arabité de notre religion et la mainmise des Arabes sur le Coran ? Ou bien éviter que d’autres exégètes ne puissent mieux analyser notre Texte ? Aussi bien, que pouvait avoir notre Texte de si réfractaire à la pensée humaine qu’il ne fallût que le réciter, rien de plus ?

À tout prendre, pour ce qui est du consensus admis sur l’islam, pourquoi celui prêté à l’ensemble des croyants (Ijmaa), cette norme collective, primerait-il face à la pensée individuelle, à la réflexion spirituelle de chacun ? Eh bien, pour nous autres, musulmans, l’histoire n’eût-elle été bien autrement si les courants traditionalistes de la Sunna n’eussent imposé de la sorte le futur de l’islam ? Et il en fut ainsi, puisqu’ils en jugèrent ainsi, et ainsi de tout ; et cela fait huit siècles que perdure cet arbitraire féroce, illogique à la fois, mais qui sûrement a su entraîner l’islam, de toute son intransigeance, dans un déclin indiscutable. Donc, s’il s’agit d’une pensée, d’un dogme dominant, du moins doit-on convenir qu’il s’en faut bien qu’il l’ait toujours été.

Pour ces puritains de l’islam, les traditionalistes irréductibles qui décident de la Sunna et de l’Ijmaa, l’homme est soi-disant incapable de ressentir un fond de vertu de manière immanente ; et pour dépourvu que l'homme soit de sens moral propre, il ne saurait avoir de gnose. D’une telle sorte, les versets du Coran, leur intelligibilité, leur compréhension et leur valeur théologique, comptent bien moins que la présence divine dont ils sont porteurs. Pour eux, l’islam est avant tout et ne peut être autrement qu’un Livre révélé, mot pour mot, celui de la parole de Dieu. Pour ces traditionalistes, qu’est-il besoin de comprendre le Texte, s’il est de toute façon hors de portée de la nature et de la raison humaines ? Il ne tient qu’au croyant de l’apprendre et le réciter pour faire entrer Dieu dans son cœur, dans son âme. Pour eux, la pratique de la foi ne se limite donc qu’à lire et mémoriser le Coran pour s’imprégner de Dieu, pour prier et méditer. Pour ces gens-là, ceux de la Tradition actuelle, il n’importe d’interpréter ni de comprendre le sens du récit prophétique, ni même de porter un jugement sur la contradiction de certains versets, dès lors que la parole de Dieu est de toute façon inaccessible à l’humain. Pour eux, le discernement de chacun est futile, comme si l’on ne pouvait que s’égarer en raisonnant ; allons donc ! Ne fallait-il plutôt songer à bannir leur raison que la raison ?[18]

De là, l’individu est peu de chose en Islam. Pour eux, seuls comptent le collectif des croyants et le témoignage de la foi, comme le prescrit la Tradition. Et pour ces raisons et sans doute bien d'autres, cette orthodoxie de masse, coercitive, intransigeante, n’est que réfractaire à l’individu et à la grandeur de son existence propre et indépendante. Un sort ô combien lamentable pour le musulman !

Oh ! et cela ne s’arrête pas là ! Il en va ainsi du poids de nos interdits, si contraignants, si nombreux[19] qu’ils en deviennent des obsessions. Car enfin, il serait vain de douter que pour la Sunna, si le Coran est le Livre sacré de l’islam, c’est également un lectionnaire pour diriger les musulmans. Si sa morale juridique — mais aussi le droit qui en ait tiré (Fiqh) — est de faire le bien et d’éviter le mal[20], elle tend néanmoins à regarder l’éthique humaine comme duale : à savoir, une opposition élémentaire entre le licite et l’illicite, le pur et l’impur ; elle le fait par le biais de prescriptions et de commandements, de sentences et de châtiments. Certes, il n’est que normal d’admettre que le Coran contient dans certains versets, notamment ceux de la sourate V[21], maints éléments de législation, et requiert leur stricte application. Mais, sur les points de jurisprudence non évoqués par le Coran, le Fiqh puise sa source dans la Sunna et également dans les travaux de juristes islamiques. Et ces derniers ont posé la règle de l’interdit en l’atrophiant à une norme censée uniquement dresser la frontière entre le licite et l’illicite. Par la suite, de nos écritures sacrées, ils n’en ont fait qu’un recueil de devoirs et d’interdictions, laissant le croyant sans liberté ni raison, ou fort peu.

Si interroger c’est déjà enseigner, tâche donc de te poser la question : crois-tu que cette approche de la religion peut faire accéder l’homme à l’esprit de responsabilité[22] ? Ne penses-tu pas au contraire qu’elle l’affaiblit, lors surtout que le Coran enseigne que l’homme est comptable de ses actes, et qu’il aura à en rendre bon compte au Jugement dernier[23] ? De nos jours, nous en avons un exemple patent avec la personne, qui, trop soumise à des normes de vie ou trop dépendante d’un maître, d’un régime ou d’un ordre social, perdrait alors la notion d’imputabilité de ses actes dès lors qu’il tend à s’en exonérer ou à s’en débarrasser sur les autres, sur le système qui absoudrait ainsi l’individu. L’assistanat en est une forme quand la charge de l’individu est partagée avec d’autres et, par ce fait, est absorbée par une société qui l’entoure trop, l’étreint ; il en est de même en Islam : on accoutume le fidèle à un secours communautaire de l’âme qui dès lors ampute ses capacités à juger de la place de la foi et de son sens moral dans sa propre existence.

De plus, que ne faudrait-il parler du dogme du destin, qui est écrit dès la naissance sur une table sacrée ? Ne penses-tu pas qu’il dédouane trop facilement le croyant de ses actes sur terre ? Du moment que ce dernier dépend entièrement des décisions d’un destin déjà inscrit par Allah, le Tout Puissant, dès la naissance, dès lors, peut-on juger l’homme responsable de ses actes, même partiellement ? Et si Dieu ou la Providence étaient en fait les uniques responsables, comment justifier alors l’existence du jugement dernier ? Est-ce logiquement l’homme le coupable ? De là vient que le Coran ne puisse rien tant que règlementer la vie du musulman et brider ses libertés.

Je devais avoir l’air ahuri de celui qui fait mine de comprendre ce qu’on lui explique, à tel point que Khalil interrompit son laïus pour me dire :

— Pourquoi me regardes-tu avec des yeux ronds ? Comprends-tu ce que je raconte ? 

À ces mots-là, je lui répondis simplement oui, tout d’un trait. Alors, Khalil poursuivit :

— Je veux en venir maintenant à tous ces interdits qui finissent par assommer le croyant : ne crois-tu pas qu’ils tendent à traiter l’homme pareil à un animal, telle une créature dépourvue de sens moral ? Hegel disait que c’est la prise de conscience qui distingue l’homme de l’animal, à la manière d’un sujet responsable et sachant. Voilà d’ailleurs pourquoi celui-ci ne se suicide pas, et à défaut d’une conscience pour le guider, du moins a-t-il son instinct pour ne point se sacrifier vainement. Et quand bien même ce le serait, il ne le ferait pas pour aller rejoindre de magnifiques jeunes vierges[24] au paradis, si l’on peut parler ainsi ; il n’est pas fou l’animal !

Eh, oui ! Voilà. C’est ce que je retenais de la savante explication de Khalil, mon frère : c’est ainsi que parfois j’interpelais Khalil, comme l’usage le permettait entre musulmans, entre musulmans seulement. Puis je m’assoupis quelques minutes à demi affalé sur le siège de cet aéroport, les pensées repues de ses longs raisonnements et réflexions dont ils m’avaient abreuvé depuis plus de huit ans.

***

Je me réveillais subitement lors donc que la nuit noire de la campagne moscovite faisait place à l’orée du jour. Quelques employés de l’aéroport commençaient leur journée d’un pas lent. Comme ceux d’un hôpital, les néons baignaient la salle d’attente d’une lumière criarde. Elle rehaussait l’aspect délabré des quelques rangées de sièges en plexiglas gris. C’était un décor dans l’esprit bolchevique : des couleurs fuyantes avec le temps, une salle vieillotte, un plafond de lames d’aluminium ocre, de taille inégale, et ce sol de ciment lissé, encrassé par un entretien négligé ; une impression d’abandon se dégageait.

J’étais recru de fatigue, vidé par mon précédent vol en provenance de JFK. De Moscou, je devais rejoindre Le Caire pour prendre une correspondance avec la compagnie Yemenia, direction Sanaa. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, le décalage horaire m’avait ôté tout réflexe, comme si mon cerveau fonctionnait au ralenti, en écho au monde qui m’entourait. L’ambiance de ce hangar un peu pourri me collait le bourdon. J’en tenais un léger mal de crâne, les tympans encore bouchés par l’approche bien trop énergique du pilote ; il avait brusquement fait piquer son avion vers la piste d’atterrissage comme s’il avait oublié qu’il devait poser son appareil avec un peu de douceur, qu’il n’était plus pilote de chasse. Autant que je pusse reprendre l’usage de mes sens, je me demandais ce que je pouvais bien fiche dans un pareil endroit, l’aéroport Shermyetevo, un ancien aérodrome militaire de Moscou qui accueillait des civils depuis une dizaine d’années. Pas grand-chose n’y avait changé, je suppose, difficile de faire plus crasse. Pour l’Administration soviétique, les civils ne méritaient guère mieux que les militaires, les étrangers, encore moins, cela s’entend, surtout s’ils venaient du camp capitaliste. Nul cadeau à faire à ces gens-là. Heureusement, je n’étais là que pour un peu plus de deux heures. Arrivant de New York, j’étais l’unique passager en transit dans cette salle cloisonnée en sorte que les Soviétiques ne pouvaient jamais être en contact avec les étrangers.

Bientôt six heures. Une paroi de verre d’une partie de la salle donnait sur la zone des vols nationaux, où une cinquantaine de voyageurs attendaient patiemment, sans se parler, les instructions d’embarquement d’un vol intérieur. Sur leurs visages résignés, je devinais cet air abattu des personnes en captivité, et j’en venais à comprendre que Staline puis Brejnev en étaient pour quelque chose. Mais les Russes, s’ils n’avaient totalement accepté leurs états spartiates et la vie désuète que la révolution bolchevique leur avait réservés, du moins s’étaient-ils insensiblement abandonnés à cette résignation qui se devinait sur ces visages d’ethnies ostensiblement différentes alignés dans cette nuit moscovite, par une température fraîche, à l’approche de l’aube. Ce fut après tout le choix de cette révolution, celui de rompre définitivement avec une Histoire pour en commencer une autre. Ils avaient cru, benoîtement, ces travailleurs, paysans et petites gens, que c’était leur révolution et qu’ils devaient en être fiers, car elle avait marqué l’histoire des peuples à jamais ; la bonne blague ! La propagande communiste avait peu à peu étouffé leur lucidité. C’était leur gouvernement, pensaient-ils ; il les protègerait des intérêts étrangers hostiles aux acquis populaires, et de ce monde capitaliste ô combien perfide et antagonique !

Aussi, par l’air désabusé de certains passagers, je perçus sur ces visages pensifs, mais déterminés, cette indélébile tristesse qui caractérise les personnages des romans de Dostoïevski, Tourgueniev ou Lermontov, cette littérature romantique du XIXe siècle qui dépeint si bien la pensée russe. À travers quelques-uns des romans que ma mère « m’avait appris à apprécier » durant mes années d’adolescence à Alexandrie, je pouvais reconnaître ces visages quelque peu perplexes de ces Slaves, de tout temps ballotés entre deux mondes, l’Europe ou l’Asie. Il y avait d’une part celui d’un pouvoir autoritaire, auquel consent à se soumettre le peuple, pour défendre la nation russe, et d’une autre, le lien qui les renvoie perpétuellement au monde occidental sur lequel leur histoire est si entée. Car enfin, les dilemmes et schismes qui jalonnent l’histoire russe sont nombreux : orthodoxie et catholicisme au XIe siècle, sentimentalisme et classicisme au XVIIIe, slavophiles et occidentalistes au XIXe, tsaristes et bolcheviques, communistes et capitalistes au XXe. Puis s’ensuivirent brutalement la révolution bolchevique et la période stalinienne qui mirent fin à ces joutes intellectuelles : ces régimes totalitaires gommèrent les aspérités socioculturelles et soudèrent l’empire, assimilant toutes les ethnies, cultes, et traditions sous un même moule, celui du système soviétique. Il soumettra le peuple à la pensée unique pour homogénéiser la nation rebaptisée pour la circonstance, Union soviétique.

Le régime tenait à interdire les usages religieux pour leur pouvoir néfaste à l’intégrité de l’idéologie marxiste. La minorité musulmane, essentiellement sunnite (il y avait une infime minorité de musulmans chiites de rite duodécimain au Tadjikistan ou en Ouzbékistan), était sans grande ambigüité la cible de cette attention. Sa composante fondamentaliste et fanatique notamment, a été dans cette partie de l’empire le principal vecteur de révolte et d’insoumission à l’identité russe. L’histoire voulut que ces deux orthodoxies (sunnite et chrétienne orthodoxe) se jugent incompatibles. Il y eut les conquêtes orientales sibériennes d’Ivan le Terrible au XVIe siècle puis celles de Pierre le Grand à la fin du XVIIe, avec l’annexion de la Crimée que nous allions survoler dans deux heures. Non que les Tsars dès le XVIe siècle, puis l’Union soviétique au début du XXe, eussent comme seul dessein de soumettre les ethnies sunnites (notamment les Tatars ou les peuples turkmènes du Caucase) ; mais le pouvoir russe avait l’œil sur les peuples musulmans de l’Empire. Ceux-ci faisaient l’objet d’un traitement particulier, quand ce ne fut pas une féroce mise au pas. Le pouvoir russe ne cessa de s’exercer sur tout le Caucase et les territoires d’Asie centrale dès la fin du XVIIIe siècle, avec la répression des révoltes du Caucase sous Pierre le Grand jusqu’à la récente invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques en décembre 1979. Soupçonnés d’une trop grande fidélité à l’égard du monde islamique, à l’Umma – la « nation de l’islam, » ainsi nommée dans tous les textes de langue arabe –, les musulmans ont toujours été accusés d’un lien d’asservissement à Muhammad (« Que la bénédiction et le salut de Dieu soient sur lui ») plutôt qu’à la mère patrie slave. Moi, qui étais musulman, je me posais la question, en observant ces voyageurs de cette salle d’embarquement, de l’avenir de l’Islam en Russie à l’heure où les troupes soviétiques venaient d’achever en février leur retrait d’Afghanistan.

Six heures du matin passé. J’avais dû encore m’assoupir quelques minutes. Pendant cela, les passagers du vol de Kazan s’apprêtaient à commencer leur embarquement. Épuisé par mes précédents vols, je cherchais la raison qui avait bien pu plonger mes pensées sur la question de l’avenir de l’Islam en Union soviétique, lors donc que les musulmans semblaient s’accommoder de leur appartenance à ce grand ensemble athée. Quoi ! ne s’étaient-ils pas soumis à ce système totalitaire, en apparence tout au moins ? J’eus la réponse quand à nouveau mon regard croisa le visage de cette voyageuse à travers la paroi vitrée. La seule à porter timidement un foulard noir. Celui-ci peinait à dissimuler ses cheveux. N’osait-elle couvrir sa tête entièrement comme l’exigeaient certains courants de la Sunna ? Certes, le Texte sacré évoque à deux reprises la tenue vestimentaire des femmes, notamment le voile, ce symbole social de soumission à la fois pudique, anachronique, et aussi de nos jours, revendicatif.

Il est vrai que le débat sur le port du voile est surtout à l’initiative des courants de pensée orthodoxes ou rigoristes. Le Coran n’en parle que dans deux versets sans exiger des musulmanes qu’elles se voilent : « Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de rabattre leurs voiles (le mot jilbab est dans ce verset utilisé, sans plus de précisions sur le port de cette étoffe) » (XXXIII, 59) alors que la lecture de l’autre verset n’est pas concluante quant au port du voile : « de ne montrer que lextérieur de leurs atours et de rabattre leurs foulards (khimars) sur leurs effets (poitrines ? Littéralement : poches) et de ne montrer leurs atours qu’à leurs proches » (XXIV, 31). Seules les épouses du Prophète doivent se voiler, et pas les autres. C’est tout. Il n’y a rien d’autre sur ce sujet dans le Coran[25]. Il est même logique de penser que si seules les épouses du Prophète étaient tenues de se couvrir le visage en public, c’est que les autres musulmanes ne devaient point le faire pour justement qu’on ne les confonde pas avec elles. En d’autres termes, et contrairement à l’affirmation des jusqu’au-boutistes musulmans, ne devrait-on plutôt conclure que le Coran exige des musulmanes de ne pas voiler leur visage ? Eh oui, justement ! Une chose paraît claire : toutes les élucubrations autour de la tenue des femmes sont l’œuvre de courants de pensée fondamentalistes qui veulent tenir la femme dans un rôle moyenâgeux. Même la Sunna est plutôt laconique sur ce thème. Mais voilà ! L’interprétation du Coran soulève certaines fois des interrogations ou prête à des interprétations divergentes.

Et s’il est ainsi que la Tradition reste somme toute assez discrète sur le voile des premières musulmanes[26], y compris les épouses[27] ou les filles du Prophète, du moins pouvait-on admettre que l’interprétation de moult versets[28] pouvait être équivoque ; ne serait-ce pour ce que les bases et la grammaire de l’arabe littéraire ne furent vraiment arrêtées qu’à la fin du VIIIe siècle, soit 150 ans après la mort du Prophète. La seule langue écrite et parlée jusque-là dans cette partie du Hijaz[29] était un dialecte syriaque ou syro-araméen. Certes, les sourates XLVI, 12 et XVI, 103, mentionnent que la prédication est en langue arabe « claire ». Comme cela est étrange ! Il n’y avait pas de langue arabe claire en ce temps-là dans la péninsule. Ces versets ont-ils eu pour seul objet de réfuter la notion de plagiat de la Torah ou des Évangiles sous prétexte que Muhammad ne comprenait que le dialecte syro-araméen de l’époque, l’ancêtre de la langue arabe ? Ont-ils été ajoutés lors du recensement qui a abouti à la version officielle du Coran sous le calife Othman ? Dans la logosphère de la Péninsule au VIIe siècle, l’arabe n’était alors qu’un vernaculaire oral, pour ne pas dire un simple sabir syriaque. La première version du Coran dans ce dialecte fut transcrite par le scribe et fils adoptif du Prophète, Zaid ibn Thabit, sous le règne du calife Abou Bakr. La vulgate définitive, sous le règne du calife Othman vers 650, fut arrêtée d’après les exemplaires du Coran détenus par Hafsa, veuve de Muhammad et fille d’Omar.  

Mais revenons un instant au port du voile dans le Coran. Fallait-il percevoir ces deux versets comme des commandements, des injonctions ? Leur lecture ne laisse pas cette impression, tant s’en faut. Il ne pouvait dès lors s’agir que d’une recommandation de l’Envoyé de Dieu, rien de plus. Il ne fut jamais donné par le Prophète aucun détail sur la tenue de la musulmane, hormis celle de ses épouses, lesquelles devaient se soustraire au regard des hommes. De telle sorte que, dans la société arabe du VIIe siècle, il s’agissait plus sûrement de préserver un ordre moral en public, une certaine décence. Certes, et quelle que soit d’ailleurs l’interprétation qu’on en pouvait retirer, pour autant que le Coran eût jugé négativement toute libéralité des mœurs pour mieux condamner et la luxure, et la débauche, je me retenais toutefois de penser que l’archange Gabriel eût pu s’attarder sur des tenues vestimentaires ou des effets d’élégance féminine, dans ses révélations au Prophète. N’était-ce même grotesque de concéder à Dieu un thème aussi futile ? Comment pouvait-on croire que Dieu eût pu s’éterniser sur un problème aussi frivole pour jauger de la valeur de la vertu de l’homme sur terre. Fallait-il que l’on conditionne autant le sens moral de l’homme au port d’une étoffe pour la femme, et à sa façon de la porter ? Que valaient toutes ces contraintes vestimentaires pour la vertu de l’homme musulman, comme à la femme de les suivre ? Se couvrir le corps d’un jilbab ou d’un foulard (khimar) comme l’indique le Coran, ou bien encore la tête, un peu plus haut, un peu moins bas, en totalité : que tout cela paraît peu crédible ! Et je restais persuadé que cette histoire de voile, foulard, niqab, khimar, jilbab etc. étaient bien autre chose qu’une véritable révélation du Messager. Compte fait, j’en venais à penser plutôt à des précisions et ajouts que les compagnons du Prophète ou leurs descendants, et surtout d’autres personnes, avaient résolu d’inclure par la suite (pour former le corpus de la Sunna). Ceux-là avaient une idée en tête : prophétiser à leur façon la Révélation pour servir leur propre agenda politique ou sociétal.

En réalité, ces « petites » affaires liées à la religion ne m’intéressaient guère et je ne voyais pas l’intérêt de faire des recherches approfondies sur un sujet que je jugeais frivole, même s’il est difficile d’occulter l’importance du débat sur les droits de la femme musulmane pour l’avenir de l’Islam. Il faut dire que les rigoristes de l’Islam ont toujours soin de choisir ce qui est bien aise à la vertu de l’homme musulman ; je me suis laissé aller à penser qu’à défaut de mettre un voile sur leurs pensées honteuses, voilà qu’ils le préféraient sur leurs épouses !

Mais, si j’étais loin de me moquer du tiers comme du quart s’agissant de ma pratique religieuse, du moins me méfiais-je de mon ignorance, de celle des autres aussi. Je prenais à tâche de mettre un peu de bon sens à tout ce que j’observais ou ressentais. Surtout en matière de religion. Souvent, je me demandais le pourquoi du comment, comme on dit, et abordait certains sujets avec circonspection, sans méfiance néanmoins. Prenez le cas du chien et du chat. Quelle ne fut pas ma surprise de gamin quand l’imam nous affirma qu’on ne pouvait avoir un chien chez soi quand on faisait sa prière ! Il fit allusion, me semble-t-il, à un hadith où l’Ange Gabriel aurait informé le Prophète qu’il ne pouvait aller de sa révélation, car il se trouvait un chiot sous son lit. Allez savoir du reste pourquoi Dieu aurait permis la présence d’un chat et pas d’un chien durant la prière. Je ne devais pas être le seul à me poser une telle question. Oui, pourquoi donc interdire son caniche chez soi le temps de sa prière[30], et pas un chat, qui lui était un animal que le fidèle devait protéger ? C’était, d’après mon imam, un point d’une grande importance. Un hadith prétendait même que le Prophète avait jugé que « La prière est interrompue par l’âne, le mécréant, le chien et la femme ». Songez-y ! Mais en quoi une présence féminine pouvait-elle bien annuler une prière ? Surtout, par quel extravagant sortilège le Prophète en était-il venu à associer dans un même hadith la femme, à un chien et un âne ? Allons donc ! Pour faire bonne mesure là-dessus, un autre hadith fort surprenant, cette fois, prenait qu’un chien tout noir symbolisait la présence de Satan. Je vous laisse deviner pourquoi les musulmans traitent avec mépris ou maltraitent autant le chien et l’âne. Qu’on ne s’étonne pas qu’on ait si peu de tendresse pour eux en terre d’Islam !

Quant au statut de la femme, je vous laisse juge ! Voyez ce que c’est que l’effet de certains écrits sur les esprits les moins préparés ! Mais qui pouvait être responsable ? Qui devait assumer l’étrangeté de tels dires : son auteur ou celui qui feignait de le croire ? Moi qui adorais les bêtes, je n’en pouvais être convaincu et je décidais de continuer d’aimer les femmes, tout en priant, naturellement ; à défaut d’avoir des principes faits sur une partie aussi saugrenue, je lui préférais mon incrédulité. Cela est, je l’avoue, une limite à ma croyance. Ne pouvant le comprendre, encore moins l’expliquer, je décidais de m’en contenter, et, pour faire comme tout le monde, de me complaire dans cette ignorance. S’il est vrai que celle-ci me faisait toujours un peu peur, car on ne savait jamais ce qu’elle pouvait occulter, de plus grave. Les gens se méprennent par ignorance, ils combattent, condamnent, parfois même tuent parce qu’ils ne savaient pas, et plus souvent, puisqu’ils crurent n’en rien savoir. Responsables mais pas coupables, comme l’on dit. Pauvres innocents certes, mais par ignorance ! Averroès (Ibn Rochd, philosophe, médecin, juriste andalou du XIIe siècle, sans doute le plus grand savant de la civilisation islamique) disait déjà que l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation. Une critique voilée de la Sunna, si ce n’est de l’Islam, déjà au XIIe siècle.

Les religieux concluent que si je trouve cette question du foulard futile, c’est justement pour ce que je ne prête suffisamment d’intérêt à la religion, tant et si bien que je suis un incrédule : un koufar. D’aucuns, parmi les plus taciturnes, m’avaient rapidement traité de mauvais musulman, pas encore de mécréant. Il y a qu’en Islam, ce que l’on ne peut concéder, souvent on le combat, par réaction. C’est plus simple, surtout qu’on y va de bon cœur dès qu’il s’agit de la solidarité du groupe : à plusieurs, c’est bien connu, on se sent plus fort puisque la gêne partagée n’en est plus, et que la faiblesse humaine cherche l’association, aurait dit Musset. À ceux-ci, en général, je ne répondais point ni feignais de prêter attention à leur discours, pour un gain de temps : ce qui paraissait les piquer davantage. Un doute certes, mais moi, j’étais certain en tout cas que cette histoire de foulard islamique était une sornette et ne m’intéressait pas. C’est comme ça. Et je me tenais libre de penser à mon gré que, si beaucoup de gens avaient fait de même, c’eût évité moult problèmes entre les peuples.

Pour revenir à notre passagère musulmane, l’eût-elle été du reste, car je supposais qu’elle l’était sans avoir de preuves. Mais s’il est ainsi qu’elle portait timidement un foulard, et pour autant qu’on prenne les choses pour ce qu’elles se donnent, voulait-elle éviter un port ostentatoire de ce foulard dans un pays où les cultes religieux étaient bannis ? Ou au contraire, pouvait-elle avoir autre chose en tête ? En Occident, quand il s’agit d’expliquer le port du foulard ou du voile, chacun y va de son interprétation en évoquant, qui la tradition, qui le respect des parents, qui une élégance féminine, qui une coquetterie. Et bien sûr, un symbole de liberté, celui de préférer le voile par choix personnel, sans plus, comme le peuvent soutenir certaines bonnes âmes toujours promptes à relativiser le comportement humain ? J’ai même idée que quand il s’agit du voile de la femme, il y a en Islam bien plus de raisonneurs que de voiles – par abandon à l’Islam ou haine de la femme, on ne sait. Sans doute un peu des deux. La feinte est bien connue du reste : comment le verrais-tu, qui t’imagines aveugle et veux conduire les autres !

Si j’ai mon idée sur le sujet, du moins est-ce davantage du bon sens qu’une conviction. Après tout, je me dis que pour de simples tournures de la vie, même les plus évidentes, on les complique de temps à autre inutilement avec des inquiétudes, alors qu’il suffit au contraire de conserver libre son esprit pour faire preuve de véritable sagesse. Certaines fois, les gens ont tendance à embrouiller les interlocuteurs pour se rendre intéressants, parfois pour le plaisir de provoquer, ou pour « vendre un truc », les Américains disent « pitch », ou, bien plus sûrement, pour qu’on parle simplement d’eux. Eh bien, ne voilà pas plus qu’il n’en faut pour compliquer, souvent par manie de faire comme les autres, ou pour ainsi dire, éviter de déranger l’équilibre apparent de la société. Tout bien considéré, le jugement humain, trop influençable qu’il est, à notre environnement, aux convenances, surtout celles concernant la religion, peut dans certains cas trop facilement se détacher de l’évidence, de la bonne logique. Et ne faut-il pas croire que, loin d’une innocente coquetterie ou d’un souci esthétique, le port de ce foulard noir dans cette salle d’embarquement est bien plus ? Oui, mais que pouvait-il être ? Me diriez-vous : une coutume locale, une tradition, un défi à l’État, à la société, le début d’une revendication ? Pardi ! comme tu vas loin ! Hé oui ! Personnellement, je le tiens comme l’expression d’un refus, celui d’appartenir à un monde. Et j’affirme cela, en dépit des dires de nombre de bien-pensants qui devant un tigre veulent toujours penser à un gros chat. Mais enfin, on finit par s’habituer à tout, même à l’absurdité, cela dépend du contexte où on vit. Tel est l’état des choses, osé-je croire.

Mais il n’en est point de la sorte des Russes. Ils ont moins de scrupules ; c’est dans leur culture. Il n’est qu’à se pencher sur leur histoire. Ils privilégient souvent le fond à la forme, la fin justifiant les moyens, si l’on peut dire. Et je réfléchis pour lors à ce clivage entre musulmans et chrétiens qui a engendré tant de guerres et d’épurations religieuses depuis la fin du VIIe siècle. Au XXe siècle, le pouvoir soviétique a pris le relai des tsars en abattant quasiment tous les minarets de l’Union pour ainsi renvoyer les muezzins à leurs pénates et à des tâches plus productrices, et conformes à l’idéologie socialiste.

 

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Après cette aimable digression, revenons maintenant à ma salle d’embarquement et au récit de mon voyage. Fraîchement débarqué d’un vol parti la veille de New York JFK, j’étais donc ce matin-là du 2 septembre 1989, dans cette salle d’attente pour les étrangers de cet aéroport de Moscou, attendant ma correspondance qui devait me conduire dans un premier temps au Caire, pour finalement rejoindre Sanaa, capitale du Yémen du Nord, où je devais débuter une nouvelle carrière au sein du PNUD. J’observais à travers la paroi de verre, à moitié endormi, cette salle d’embarquement des vols nationaux. Difficilement, je distinguais à travers la paroi de verre l’inscription signalétique de la porte d’embarquement : SU 07 Kazan-KZN. C’était le même code aérien que pour mon vol « SU », les initiales de l’Union soviétique et le sigle de la seule compagnie aérienne soviétique, Aeroflot.

Machinalement  me revinrent les souvenirs de mes lectures, dont ma mère, sans répit, me nourrissait l’esprit lorsque j’étais enfant, et auxquelles je finis par me soumettre un peu comme on entre en religion, occasionnellement par curiosité, souvent par conviction, puis de façon inéluctable. Ah, ma chère maman ! Elle avait une méthode bien à elle, et savait si bien me prendre par la douceur, la sienne : elle m’obligeait à lire un livre par mois, que je le voulusse ou non. De préférence une littérature française, mais aussi de nombreux romans russes traduits en français, qu’elle choisissait à plaisir. Systématiquement et en dépit de mes vaines protestations, elle me mettait le livre du moment sous le nez de la même attendrissante manière qu’une mère exaspérée se saisit de la tête de son rejeton en la plongeant dans la soupe qu’il refuse obstinément de manger. Je dois avouer que la manœuvre fut payante, car, exhumé de mes souvenirs de gamin, me revint à l’esprit ce récit de la conquête de Kazan d’un auteur russe, qu’à une heure si matinale, je peinais à identifier. Était-ce Tolstoï dans « Guerre et Paix », je me souviens qu’il avait fait ses études à Kazan, ou peut-être Derzavin, le poète du XVIIe qui y était né ; plus vraisemblablement, Kheraskov qui détailla l’anéantissement du joug tatar musulman dans son épopée de la prise de Kazan « La Rossiade ». Cette conquête qui consolidera la mainmise de la Russie orthodoxe et millénaire, scellant le destin de l’influence sunnite en Russie. Je me posais cette question en observant la seule femme d’apparence musulmane dans cette salle d’embarquement : était-ce en fait une réponse aux conflits religieux ? À défaut de les subjuguer, les Russes avaient-ils réussi à soumettre, à asservir les musulmans à leur idéologie communiste par une force brutale et dans le sang, au point de les avoir rendus agnostiques, religieusement inertes, voire athées ? À tout prendre, les conquérants arabes du VIIe n’avaient-ils pas converti aussi hardiment, par le glaive, sous la contrainte et à toute force, parfois de façon sanguinaire, les peuples qu’ils envahissaient ? Et ils n’avaient pas mal réussi ; la religion de mon père, et donc la mienne inéluctablement (puisque l’islam est patrilinéaire) en était la preuve.

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Avant de poursuivre mon récit, permettez-moi de parler un instant de l’état de l’islam, ma religion, et celle de mon père, cela n’est pas sans quelque effet pour la suite du roman. Croyez-moi, il est essentiel de comprendre l’histoire de cette religion, le rôle de son Livre sacré, le Coran, de situer le contexte dans lequel il a été écrit, ainsi que de cerner la personnalité du Prophète Muhammad et l’influence des institutions islamiques dans la société musulmane, pour juger de leur importance dans la vie de plus d’un milliard de personnes.

Tout d’abord, jetons un œil sur les textes et la rhétorique des principales institutions musulmanes, la Sunna. Il se trouve que les écrits islamiques sont depuis environ dix siècles soumis à une scrutation, un examen intransigeant, et subissent l’encadrement strict des institutions islamiques. Et avec la conviction de mise pour ces nombreux doctrinaires islamiques, jamais bien regardant quand il s’agit d’aider un texte coranique à la lettre, souvent, les exégètes de l’islam — imams, érudits ou docteurs de la foi — sont toujours ardents à mettre en usage le caractère pacifique et l’adhésion volontaire du croyant : « Mon Dieu est un Dieu de paix et tolérance (Coran). ». Mais cette démarche est insidieuse, car, souvent, elle interprète de manière impropre ou incomplète le Coran afin d’abuser leur auditoire[31]. Ceux-ci oublient, sans doute sciemment, qu’il existe un thème théologique fondamental, nommément « la menace (wa’yd) », lequel, aux côtés de « la promesse (wa d) », constituent un binôme incontournable de la pensée islamique. Passant sous silence, à dessein, le ton comminatoire de nombre de sourates médinoises et cette notion omniprésente de « menace »[32] dans le Coran, l’appel à la lutte armée, ces causeurs de l’impossible sont toujours prompts de nous observer que l’expansion de l’islam ou le prosélytisme musulman en Asie et en Afrique furent pacifiques. Selon eux, ces peuples embrassèrent l’islam de leur plein gré. Tiens donc ! Mais à supposer un instant qu’il en fût d’ailleurs ainsi, n’est-ce reconnaître par le fait même que la conquête musulmane s’est opérée par la force dans les autres régions ? Les prolepses ou oppositions que je décelais, furent-elles entre les sourates tolérantes et fédératrices de la période mekkoise – où les révélations étaient présentées comme un prolongement naturel de la Thora et de l’Évangile – et celles guerrières et notoirement hostiles aux juifs puis aux chrétiens lors de la période médinoise[33] – qui fut un temps de combats, et de conquêtes de territoires, de soumissions des tribus mekkoises – ou qu’il s’agisse des interrogations soulevées par l’abrogation[34] de certaines sourates et leur remplacement par d’autres, ou celles encore suscitées par les interprétations équivoques de certains hadiths, dont ceux qui pouvaient fort bien être de simples écrits apocryphes que l’on avait décidé d’inclure pour défendre une cause, notamment pour préserver le pouvoir des califes : tout cela créait une difficulté certaine dans ma réflexion spirituelle.

Mais j’étais jeune, l’âme encore ingénue, avide d’apprendre et prompt à croire. Et Dieu aidant, de mes leçons coraniques et de la récitation répétitive des versets, je gardais un souvenir d’un Coran fédérateur des religions du Livre, symbolisant selon le grand théologien persan de l’islam, Al Ghazali[35], « la Corde solide de Dieu, Sa lumière éclatante, le Refuge le plus sûr pour arriver à Dieu ayant pour fonction de nourrir notre réflexion et de nous guider par ses prescriptions. » Le but de sa lecture est de méditer et penser à son action de foi. Le Coran, livre de la tolérance, de la miséricorde et de la sagesse, est également celui de la vertu, de la pureté de l’intention, car celle-ci « est plus estimable que son action » ; et aussi celui de la sincérité, car elle « conduit à la vertu, et la vertu conduit au Paradis. Lhomme qui agit avec sincérité continuellement finit par être considéré foncièrement sincère »[36]. Mais le Coran était aussi « le Guide pour comprendre les choses, à commencer par notre monde intérieur, siège dun combat entre le bien et le mal. Cet ijtihad, ce grand jihad intérieur, ce combat intime contre les caprices de l’âme »[37].

Mais de mes réflexions sur ma foi, j’en venais naturellement à privilégier la raison à la doxa (ensemble de préjugés). J’entendais bien donner un tour de faveur à ma conscience d’homme libre après tout, ne fût-ce que dans ma quête de comprendre nos Textes sacrés ou pour mettre en honneur leur sagesse.

C’est ainsi qu’il y avait avant tout le fameux verset tant cité, surtout la première clause exclamative : « Pas de contrainte en religion ! Car la voie droite se distingue de lerreur (égarement)...[38] » (II, 256), ce que l’on peut aussi interpréter dans son contexte par : « Nul n’est contraint tant la conversion à l’islam va de soi ». Une différence subtile avec l’affirmation plus péremptoire et parcellaire : « Nulle contrainte religieuse ! », que les causeurs de l’Islam aiment tant à rappeler pour prouver que l’Islam n’est pas ce qu’il est, ou tout au moins, ce qu’on peut penser qu’il soit. Il en va ainsi qu’à l’instar de la Torah et de la Bible, de nombreux versets de la période initiale de la Révélation à la Mekke[39] paraissent des odes à l’amour, à la sagesse, prônant les qualités sublimes de l’âme, celles de la morale et la vertu[40]. Al Ghazali rappelait : « Ce Livre est une explication claire, destiné aux hommes ainsi qu’une direction et une exhortation à l’usage de ceux qui se préservent (du châtiment) »[41] (III, 138) ; certains réfractaires même à l’islam au VIIe siècle s’en faisaient l’écho : « Nous avons entendu une Récitation (car le terme “coran” signifie aussi une forme de récitation) étonnante : elle conduit à la sagesse ».

Mais paradoxalement, il existait aussi maints versets prônant le combat[42], la violence, voire le meurtre, qui illustrent le thème de cette « menace (wa ’yd) »[43], nommément : « Après que les mois sacrés (Ramadan) se sont écoulés, tuez les associateurs (cest-à-dire : les chrétiens, les juifs et les païens) où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et dressez-leur des embuscades » (IX, 5) et bien d’autres encore[44]. Aussi, Muhammad durant la période médinoise n’a jamais interdit l’usage des armes pour se défendre, pour combattre, et le droit musulman, par analogie (qias), ne l’exclut pas davantage. D’ailleurs les biographies les plus anciennes et sans doute parmi les plus respectés ne manquent pas de citer les nombreuses instances à faire couler le sang ou ordonner des assassinats politiques. C’est un fait, il suffit de lire les recueils d’ibn Hishaq[45], de Tabari, ou de se référer à certains des hadiths de la Sunna. Et le meurtre et le martyr deviennent tolérables, s’il en est ; dans certains cas encouragés ou commandités[46], d’après justement les sources majeures de l’Islam[47] : le meurtre dans le Coran médinois devient une obligeance envers le Prophète, une marque de fidélité, quelquefois une preuve d’islamité.

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De surcroît, et afin de mieux comprendre le reste de mon récit, je voudrais revenir un instant sur l’étymologie du mot islam. Il ne s’agit pas seulement d’un exercice abstrait ou superficiel : l’étymologie d’un mot en arabe révèle beaucoup sur sa vraie nature, par construction de la langue. Et la filiation linguistique du mot islam est chargée de sens, attendu que la structure de la langue arabe est bâtie sur des schèmes verbaux[48], qui permettent de dériver bien des nuances et concepts à partir d’une racine. Ainsi de nombreuses sources islamiques, sous prétexte d’éclairer l’opinion, s’évertuent à prouver la nature pacifique du mot islam en l’interprétant comme une soumission volontaire par la foi. Qui n’a pas entendu ce type d’explications dans les textes islamistes ou dans les médias ? Mais, il faut bien l’avouer, souvent ces gens-là pratiquent la dissimulation (taqiya)[49], la ruse (hila) ou le mensonge (qui est autorisé lorsqu’on s’en sert pour la défense de l’Islam), ou compliquent sciemment leur discours, au point de le faire passer pour une vérité. Pour ce, ils lient incorrectement l’étymologie du mot islam à un champ lexical qui n’est pas le sien. De propos souvent délibéré, certains usent de ce procédé pour induire en erreur, dans le but de tromper, mais toujours pour défendre l’Islam face à des infidèles. Et s’il fallait confondre ou accuser cette rhétorique de propagande et ses explications spécieuses, dussé-je paraître raisonneur ou sectaire en ceci, je noterais dans le but de dénoncer ces subterfuges, que : 1) les noms dérivés de la première forme verbale de la racine « salama » signifient : paix (salaam), ou sécurité, protection (salaama) ; que 2) la deuxième forme traduit la notion de livraison ou remise ; mais que 3) partant du schème causatif aslama, s’il veut dire : se rendre, déposer les armes, ou se livrer, se soumettre, dès lors, le nom dérivé de cette forme ne peut être que : islam. Lequel ne peut donc être traduit que par, reddition ou soumission ou une notion équivalente. Mais certainement pas par 4) conversion (laquelle correspond à une racine verbale différente), non plus que par 5) abandon à Dieu, qui est, elle, le substantif dérivé d’une tout autre forme causative, la dixième, istislam. La traduction la plus logique d’islam est donc soumission ou reddition à Allah, et non pas abandon avec ferveur et conviction, comme elle est souvent présentée dans un but de propagande par la plupart des penseurs musulmans. Certes, j’admets bien volontiers qu’il pourrait en être ainsi de la notion d’abandon à Dieu, mais en considération du caractère coercitif de notre culte, la notion d’Islam ne peut être réduite à un simple abandon à Dieu. Et cette conception se manifeste surtout, comme le dit si bien le père Jacques Jomier, « dans les rapports personnels de l’âme et de son créateur, le point jusquoù mène un abandon total à la volonté de Dieu (quest lislam)[50] ».

Ainsi, si ce n’est pour convaincre ou souvent d’ailleurs dans une logique coranique de dissimulation des intentions (taqiya) ou celle de ruse (hila), deux pratiques encouragées dans le Coran[51], certains raisonneurs de l’islam choisissent délibérément de traduire incorrectement le mot islam ; cela afin de pouvoir prouver, à toutes fins, que l’islam serait davantage une adhésion volontaire du croyant, plutôt qu’une reddition ou une conversion soumise. Concernant cette notion d’aslama, le Prophète rappelait d’ailleurs qu’il ne fallait pas « se soumettre » (c’est-à-dire, se convertir à l’islam) sans savoir, et encore moins sans croire.

C’est ainsi que je trouve un peu ridicule toutes ces circonvolutions didactiques des imams, penseurs islamistes ou docteurs de la foi, leur casuistique confondante qui met tout en usage et fait appel à tous les subterfuges captieux dans le but unique de démontrer dans des discours médiatiques ou des écrits à effet, souvent sans que l’on leur eût demandé de le faire d’ailleurs, que l’étymologie du mot islam sous-entend autre chose que ce qu’il veut simplement dire : la religion musulmane.[52]

Mais revenons maintenant à la Russie. Dans ce pays donc, la kalachnikov avait remplacé l’épée, le discours de Marx, celui de Muhammad. Kazan était une ville à large majorité musulmane pendant un demi-millénaire. Mais après Ivan le Terrible et Staline, les deux ou trois minarets qui subsistaient à Kazan et dans le reste de l’empire étaient maintenant muets à l’heure de la prière. La période stalinienne avait-elle en apparence décidé du sort de l’Islam dans cette partie du monde ?

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Les paupières lourdes, j’eus enfin l’idée de regarder mon billet pour Le Caire. Le vol était prévu pour sept heures quarante, l’embarquement, à sept heures. Cela faisait plus d’une heure que l’on m’avait fait perdre mon temps dans cette salle après être arrivé de New York JFK. Plutôt que de m’abandonner à mes rêveries, j’aurais mieux fait de me soucier de mon prochain vol ! Je ne voyais toujours rien sur le tableau d’affichage principal de la salle voisine, et commençais à m’inquiéter. Au même instant, les lettres métalliques se mirent à dérouler leur bruyant bandeau dans cet aéroport silencieux. J’aperçus avec difficulté, SU14 Cairo CAI. J’étais soulagé, pas encore tranquille, lors que je réalisais que je me trouvais au mauvais endroit. Fatigué, je décidais tout de même d’aller voir le policier de garde qui était, semble-t-il, affecté à la surveillance des passagers en transit. La quarantaine, le visage joufflu, le teint rubicond couperosé par le froid, son inactivité physique et la vodka lui avaient donné une forte corpulence ; elle l’engonçait dans son uniforme de toile de jute bleu gris élimée, pas de la première propreté et bien trop étriqué, avec l’inévitable étoile rouge et le monogramme de l’Union soviétique épinglés sur sa manche, et des chaussures usées qu’on avait oublié de cirer depuis quelques semaines. Il me surveillait du coin de l’œil depuis un bon moment, le port haut et fier que suscite parfois l’uniforme, concentré qu’il était à surveiller ces étrangers suspects de collusion avec l’Occident. Ce devait être son lot quotidien, entre un verre de vodka le matin et quelques autres le soir pour rompre l’ennui de sa fonction. Il avait le regard chafouin et l’œil inquisiteur propre à tous ces mouchards qui devaient faire un rapport hebdomadaire aux autorités afin de consigner les faits et gestes de la population. Ne sachant pas le russe, et voulant éviter de lui parler dans une langue étrangère pour ne pas l’exaspérer inutilement, je lui tendis simplement ma carte d’embarquement en espérant qu’il pût m’indiquer ce que je devais faire. Cela faisait près de deux heures sans doute que je patientais seul dans cette salle, mais ma situation semblait ne presque point le déranger. Après tout, il était là pour avoir l’œil sur les gens comme moi et semblait s’abandonner au désœuvrement de sa fonction avec l’inévitable fatalité que font si facilement naître l’ennui et l’habitude. Il ne me regardait toujours pas, sans doute pour que les caméras de surveillance ne pussent l’accuser d’une possible compromission avec l’ennemi. Puis il m’indiqua du coin de l’œil, sans desserrer les lèvres, par un hochement de tête, son crâne figé rivé sur un cou raide, un couloir étroit sur le côté. Toute chose cessante, de sa main qui s’en était saisie, je retirais ma carte d’embarquement de peur qu’il me la confisquât par abus de pouvoir. Je ne parvenais point à réaliser de quelle juridiction l’on pouvait dépendre en transit dans un pareil lieu. Je m’enfonçais en moins de deux dans ce couloir pour éviter d’éventuelles complications avec ce fonctionnaire si, pour rompre son ennui, il eût ressenti l’envie de faire un peu de zèle. Au bout d’un temps, je pris un escalier, puis un autre corridor un peu plus long et un peu plus sombre. J’angoissais soudain à l’idée de rater mon vol et ma correspondance au Caire. Je me précipitais un peu plus, et après quelques minutes, je débouchais enfin dans une salle où déjà se trouvait une trentaine de personnes, dont des Russes, pour la plupart des fonctionnaires gouvernementaux, sans doute parmi eux quelques conseillers militaires soviétiques en civil. Je regardais de côté et d’autre. Il y avait également un groupe d’étudiants, probablement égyptiens, qui s’étaient quelque peu isolés dans un coin de la salle, comme s’ils se méfiaient de ces employés soviétiques, et qui attendaient patiemment ce vol. Cela me rassura un peu. Je levais au plus vite les yeux vers le panneau de la porte de départ et mettais alors fin à cette petite angoisse qui m’avait soudain pris.

Nous embarquâmes, avec une bonne demi-heure de retard, mais cela ne semblait gêner personne, traversant à pied une partie du tarmac alors que timidement l’aurore s’installait. L’avion, un Tupolev d’Aeroflot, était sans doute un peu plus jeune que moi. Du moins, l’espérais-je. Peu après le décollage, des gouttelettes commencèrent à tomber du compartiment du haut, juste à côté de mon siège, sans que cela interpelât les membres de l’équipage. À quelques rangées derrière moi, ils s’en tenaient à discuter entre eux d’une chose et d’autres, sans se préoccuper de ce qui se pouvait passer dans la cabine. Je décidai alors de changer de siège et me retrouvai à proximité de deux étudiants arabes qui regagnaient leur pays. Je les écoutais s’exprimer et distinguais aisément l’origine égyptienne de l’un deux, l’autre devait être levantin, syrien sans doute, car il ne prononçait pas la voyelle « a », comme un « i » accentué, semblable au son phonétique du « e » en Anglais, un accent typique du dialecte libanais. Le parler égyptien, quant à lui, était facilement reconnaissable à sa façon systématique de prononcer le « j » en « gu » guttural, comme je le faisais le plus souvent moi-même, avec cette emphase et aisance dans l’expression orale, cette jactance si caractéristique de l’esprit, et si commune à l’Égypte[53]. Cela ne m’étonnait guère de trouver des étudiants arabes dans ce vol. Moscou avait un programme très généreux de bourses estudiantines destinées à certains pays arabes dont les gouvernements socialistes étaient prosoviétiques. Cela faisait partie de l’influence immatérielle, le « soft power », disent les Américains. C’était le cas du parti Ba’th national socialiste au pouvoir en Syrie et en Irak. Quant à l’Égypte, si l’Union soviétique avait été de 1954 jusqu’au début des années soixante-dix l’alliée principale de la République arabe d’Égypte notamment durant les guerres perdues de 1967 et 1973 contre Israël, les relations s’étaient par la suite quasiment rompues après la volteface de Anouar Sadate et la signature des accords de paix avec Israël à Camp David aux États-Unis. Avec ces premiers visages familiers, et le son du dialecte égyptien si mélodieux, je commençais peu à peu à retrouver l’atmosphère de mon enfance à Alexandrie. Je dois accepter que, malgré plus d’une décennie aux États-Unis, mon enfance égyptienne avait façonné ma personnalité et fait de moi celui que je suis, un Arabe ; mais aussi un homme libre qui n’appréhendait pas le monde moderne.


 

« [Elles] Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations selon lusage musulman [précité], mais les hommes sont supérieurs aux femmes[54]. Allah est puissant et bon » (II, 228) « Les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles et à cause des dépenses quils font pour assurer leur entretien [] Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, réprimandez-les, isolez-les dans leurs chambres et frappez-les... » (IV, 34). « Au garçon une part comme celle de deux filles (héritage) » (IV, 11-12) ;

« N’épouse pas de femmes associatrices (chrétiennes, juives, polythéistes) avant qu’elles ne croient [se convertissent à l’islam], une esclave croyante vaut mieux qu’une femme associatrice… ne mariez pas vos filles à des associateurs (chrétiens, juifs) » (II, 221)

« Vos épouses sont un champ de labour pour vous. Allez à votre champ comme vous voulez… » (II, 223) ; « Dis aux croyantes de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que lextérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles sur » (XXIV, 31) [ce verset avec (XXXIII, 59) sont les deux seuls versets qui parlent de vêtements pour la femme]

« Épousez, comme il vous plaira, deux, trois ou quatre femmes. Mais si vous craignez de n’être pas équitables, prenez une seule femme » (IV, 3) ; « [Dieu dit à Muhammad] : Il ne test plus permis de changer d’épouses ni prendre d’autres femmes (Muhammad en a alors neuf) en dehors de tes esclaves… » (XXXIII, 52)

« Appelez quatre témoins que vous choisirez, contre celle de vos femmes qui ont commis une action infâme. Sils témoignent, enfermez les coupables (épouses adultères) jusqu’à leur mort dans des maisons à moins que Dieu ne leur offre un moyen de salut (IV, 15). [Le moyen de salut] : Frappez la débauchée et le débauché de cent coups de fouet chacun (XXIV, 2) ».

« La circoncision est une obligation pour les hommes. Quant à l’excision, elle est un honneur pour les femmes, mais elle n’est pas obligatoire pour elles ». « Al Moughni », ouvrage de référence pour la jurisprudence Hanbalite (Arabie saoudite), Ibn Qudama (n. 1147), théologien palestinien.


 

2 – Escale au CAIRE

« Quest-il besoin du sens de la vue dans le noir ? »

André Gide, « Les Faux Monnayeurs »

 

« Vaut-il donc mieux rêver avec les fous, que de penser juste avec les sages ? »

D.A.F de Sade, « Les infortunes de la vertu »

J’avais acquis une parfaite maîtrise de l’arabe littéral ainsi que de certains des dialectes du Moyen-Orient, grâce à l’école coranique, aux conversations avec mon père et mes copains d’enfance. Mon père était issu d’une noble famille sunnite d’un village proche de Bethléem, à majorité chrétienne, au sud-ouest de la rive gauche du Jourdain que l’on nomme Cisjordanie de nos jours. J’osais penser que ma famille paternelle, sûrement chrétienne avant le VIIe siècle, ne s’était convertie que tardivement à l’islam, bien après l’invasion des armées du second calife Omar, particulièrement hostile aux chrétiens, car notre région et celle de Gaza avaient été parmi les dernières à se soumettre aux conquérants islamiques ; le rite sunnite, avec sa volonté prosélyte, ne fut prépondérant qu’à compter du règne du calife Al Muttawakil durant la première moitié du IXe siècle. Ce village fut de facto annexé par Israël lors du tracé de la ligne de démarcation de l’armistice de la guerre israélo-palestinienne de 1948-49. À la suite du plan de partage de la Palestine de 1947, de la proclamation de la création de l’État d’Israël en 1948 et la défaite de 1949, la famille de mon père se résigna à l’exil. La plupart des membres choisirent naturellement la Jordanie, toute proche, et les pays du Golfe. Une partie de ma famille, dont mon père, avait émigré dès les années quarante aux États-Unis pour s’y établir. Né en 1926, mon père est un homme grand pour sa génération, portant beau, un maintien très noble qu’il devait à une éducation distinguée. Il a comme moi, des yeux verts vifs, comme certains membres de notre famille d’ailleurs, ce qui interpelait instantanément dans cette partie du globe. À quatorze ans, ses parents l’avaient envoyé chez une sœur à Portland, dans l’État du Maine. C’était un État du Nord-Est très progressiste et libéral au sens américain du terme, notamment dans sa partie méridionale. Il a de tout temps eu une longue tradition d’accueil de réfugiés pour des raisons humanitaires, mais également démographiques, en raison de la faible population de l’État. Ayant le statut de réfugié, il avait sans difficulté acquis la nationalité américaine après avoir devancé l’appel pour s’engager dans l’US Army : à tout juste dix-huit ans, il fit partie du dernier contingent de soldats de la Seconde Guerre mondiale qui fut envoyé combattre les Allemands en Europe, où il participa au débarquement en Normandie et à la libération de la France et de la Belgique. Une fois démobilisé, il fut admis à l’université d’état du Maine où il obtint quatre années plus tard un diplôme d’ingénieur en pétrochimie et mécanique des fluides. Il trouva en un rien de temps un travail dans une société pétrolière d’Austin, puis quelques années après il fut recruté par Imperial Oil, basée à Calgary, qui avait des projets de prospection dans le Sinaï et au sud-ouest d’Assouan. Imperial Oil profitait alors des relations tendues entre les pays occidentaux et Nasser, qui avait pris le pouvoir en 1952 et qui adopta une idéologie nationaliste avec une rhétorique pan arabique, et le socialisme en guise de modèle économique après une alliance avec les Soviétiques. Dès lors, il devenait difficile pour les compagnies pétrolières occidentales (notamment britannique et française) de poursuivre leurs opérations en Égypte. La détérioration de ces relations s’accentua jusqu’à la nationalisation du canal de Suez en 1956 en réponse au refus des gouvernements occidentaux de financer la construction du barrage d’Assouan. L’intervention militaire désastreuse d’une coalition franco-britannique alliée à Israël en représailles se solda par un échec et mit définitivement fin aux intérêts industriels et commerciaux de ces pays en Égypte. Le pouvoir de Nasser en fut considérablement renforcé et celui-ci acquit une stature internationale qu’aucun chef d’État arabe n’avait jamais eue. Imperial Oil, société pétrolière canadienne intégrée, profita ainsi du retrait de ses concurrents pour reprendre la plupart des permis de prospection pétroliers européens en Égypte. J’ai le sentiment que ces évènements ont favorisé le recrutement et la carrière de mon père : à tout juste trente ans à cette époque, il venait d’arrivée à Alexandrie avec le titre de directeur de la zone Moyen-Orient. De ces jeunes diplômés américains dans cette multinationale qui avait ouvert un siège à Alexandrie afin de piloter l’ensemble de ses activités au Moyen-Orient, il était le seul à avoir connu un succès professionnel si rapide. Sa carrière était un exemple pour un réfugié palestinien, mais lui en faisait peu état : sa modestie en augmentait un peu plus le mérite. Alexandrie avait dans les années cinquante des infrastructures portuaires déjà importantes permettant une logistique commode. Cette ville cosmopolite bénéficiait également d’un cadre de vie idéal pour des expatriés avec une école américaine accréditée. Elle était aussi toute proche de l’aéroport du Caire sans les inconvénients de la mégapole égyptienne.

***

Mes parents se sont connus lors d’une réception à l’occasion de la fête du 14 juillet 1956 au consulat français d’Alexandrie, six mois après l’arrivée de mon père en Égypte. Ma mère n’avait pas encore vingt-et-un ans, mon père, près de trente. Les ancêtres paternels de ma mère, d’origine grecque, s’étaient établis à Thessalonique il y a quelques siècles de cela. Son père, de confession grecque-melkite catholique[55], avait un commerce d’ouvrages et de livres anciens très rares, pour la plupart en langue arabe et grecque, qu’il revendait à des antiquaires qui avaient pignon sur rue à Paris et à Londres et qui venaient régulièrement s’approvisionner à Thessalonique. Leurs parents étaient originaires d’Antioche. La famille de ma grand-mère maternelle, quant à elle, avait fui l’Empire ottoman au XVIIIe siècle pour se réfugier à Thessalonique au début du XIXe. Ses aïeux maternels, me contait ma mère, s’exprimaient entre eux dans un dialecte rare, c’était un sabir grec écrit en alphabet sémite mélangé de quelques mots espagnols ou italiens. Ils étaient les héritiers de traditions très anciennes issues d’une communauté dont nous ignorions l’origine. Autant qu’il m’en souvient, j’avais entendu ma mère y faire référence une seule fois ; elle l’avait murmuré, presque à demi-mot et d’une voix tout juste audible, comme si elle redoutait qu’on écoutât notre conversation. Elle me glissa, l’air de rien, qu’elle avait promis de ne pas le répéter à mon père. C’était apparemment une promesse qu’elle avait elle-même faite à son père. Je n’en demandais pas plus, car à sa mine grave et ses sourcils froncés, je compris qu’elle ne souhaitait pas aborder plus avant ce sujet. Elle allait tout juste sur ses huit ans quand sa mère mourut, de sorte qu’elle était très affligée de l’avoir à peine connue et n’en avait que quelques vagues souvenirs. Une enfant qui avait perdu sa mère et connu l’exil cette même année, comment n’aurait-elle pu en souffrir ? Sa mère était décédée en décembre 1942 à Thessalonique d’une attaque de diphtérie, peu avant l’arrivée de ma mère et de mon grand-père à Alexandrie en février 1943. Une fois donc qu’elle m’entretenait de ses souvenirs, comme du reste elle prenait plaisir à le faire de temps en temps, je me rappelle lui avoir demandé machinalement où était la tombe de ma grand-mère. J’étais encore gamin. J’avais posé cette question pour cela seul que je trouvais normal de le faire, presque par principe compte tenu des circonstances ; un peu par respect, pour compatir à sa tristesse aussi. Elle m’avait répondu d’un air contrit, les paupières tombantes et des yeux de chien battu, qu’elle avait été enterrée au cimetière central de Thessalonique dans une des sections qui a été rasée par les Allemands durant la guerre, en décembre 1942. « Ces gens-là ne respectent rien, pas même le genre humain », ajouta-t-elle, montrant qu’elle ne les portait pas dans son cœur, car elle accompagna son propos avec une mine de dégoût qui me surprit. Je constatais alors qu’il ne lui restait plus grand-chose de sa mère, pas même une tombe. Un vide irremplaçable qui expliquait son air un peu pensif et mélancolique par moments, qu’elle tentait souvent de dissimuler par un magnifique sourire. Mon âme de musulman me faisait parfois dire que le sourire de ma mère était son voile. Intérieurement, cela devait la ronger. Je concevais qu’elle ne voulût pas en parler, car elle devait toujours être affectée de n’avoir pas vraiment connu sa mère et elle me laissa l’impression d’un être que les circonstances de la vie avaient soustrait à sa jeunesse, qu’elle tentait de reconstruire à sa manière à travers moi. Des souvenirs fragmentaires d’une enfance incomplète qu’elle tâchait en vain de repousser dans sa mémoire sans trop y parvenir, telle était la perception qu’elle m’abandonnait parfois en l’observant. Je n’ai dès lors plus fait de questions sur le sujet. Deux mois après le décès de sa mère, son père avait décidé de quitter Thessalonique pour s’établir à Alexandrie en 1943, tout en continuant son commerce de livres anciens dont l’activité s’était effondrée le temps de la guerre. Elle me dit aussi que la vraie raison de notre départ était que son père était très soucieux de notre avenir compte tenu de la situation avec Hitler, car ce « type n’aimait pas les gens comme nous ». Le ton qu’elle prit soin d’employer m’aurait fait gager qu’on fût coupable de quelque chose.

Mon grand-père avait rapidement ouvert une librairie française située à proximité du lycée français d’Alexandrie. Il avait été profondément affecté par la mort de ma grand-mère et ne s’était jamais remarié, se consacrant corps et âme à sa librairie. Les étudiants venaient s’y approvisionner en manuels scolaires ; il l’avait nommée « La Librairie de Paris ». En quelques années, mon grand-père avait converti ce lieu en véritable centre intellectuel français, programmant régulièrement des débats autour d’écrivains de passage des cercles littéraires parisiens, des activités que seules ses entrées au service culturel de l’ambassade française l’autorisaient à organiser. On y montait occasionnellement des projections de films en noir et blanc des années quarante suivis de discussions dans une cour annexe afin de permettre aux passionnés de la langue de Molière d’en perfectionner leur pratique orale.

Et qu’ainsi ayant baigné durant toute son enfance dans l’amour de cette langue, ma mère avait tout naturellement fréquenté les bancs du lycée français à quelques pas de là. Après avoir décroché son bac littéraire français, elle envisagea un moment de s’inscrire à la Sorbonne pour y préparer une licence de littérature française, mais décida finalement de rester aux côtés de son père qu’elle admirait et dont elle était très proche, et de sa librairie, dans cette Alexandrie qu’elle adorait. Avant ma naissance, si elle n’avait à son grand regret jamais encore mis les pieds en France, tout du moins ressentait-elle au fil des ans un attachement infini pour ce pays qu’elle avait appris à aimer à travers la richesse de sa littérature, de sa culture. Elle m’avait dit une fois, que son amour pour ce pays, et la décision de son père de l’inscrire à l’école française, étaient comme une forme d’hommage à la mémoire de sa mère qui elle-même parlait le français couramment et avait déjà une passion pour ce pays. Il faut dire que mon grand-père aussi parlait français.

À vingt-et-un ans, le grand regret de ma mère était de n’avoir encore pas découvert « son » pays. Elle décida donc, quand le Seigneur lui permettrait d’avoir un enfant, que celui-ci naîtrait à Paris, près de l’église de la Madeleine, dans le 8e arrondissement. Cela n’était pas négociable. Elle s’était aussi renseignée au consulat où on lui avait confirmé, du meilleur ton, que le code de la nationalité en vigueur faisait automatiquement honneur de la citoyenneté française à tout sujet né sur le territoire français à compter de sa majorité. Qu’à cela ne tienne ! Ce fut pour elle un grand soulagement. J’ai lieu de croire qu’elle voulait en premier lieu s’assurer d’une descendance française avec de préférence une adresse de naissance dans le 8e arrondissement sur son passeport. Selon elle, le comble du bon goût. Par la grâce de la volonté de ma mère, je vis donc le jour le 18 août 1958 dans une clinique privée, rue de Turin, dans le 8e arrondissement, à une encablure de la rue Tronchet et de l’Église de la Madeleine.

***

Cela dit, reprenons mon périple qui devait me conduire en Égypte, pays de mon enfance, pour une brève escale, avant de prendre un dernier vol pour rejoindre Sanaa. Nous avons atteint Le Caire après un voyage d’un peu plus de quatre heures. Le temps était passé à toute vitesse puisque j’avais dormi durant quasiment tout le voyage. J’étais content de retrouver cet aéroport du Caire que j’avais connu pour la première fois lors de mon premier voyage aux États-Unis, lorsque mes parents m’avaient envoyé faire des études universitaires à Brunswick, dans le Maine, en 1976, aussitôt décroché mon baccalauréat, section « C », avec mention « Très bien » au lycée français d’Alexandrie. Je retrouvais en observant la tournure de certains employés de l’aéroport, un air de ma jeunesse à Alexandrie. Les visages me paraissaient familiers. J’avais récupéré mes bagages, car mon prochain vol était à quinze heures et je devais les enregistrer au comptoir de la Yemenia, la compagnie nationale aérienne du Yémen du Nord, direction Sanaa, ma destination finale. Je passais devant un groupe d’ouvriers en partance pour Aman en Jordanie. Les travailleurs égyptiens étaient nombreux à se rendre dans les pays du Golfe à la recherche d’un salaire de misère. C’était de bonnes gens, avec une bonne bouille de ces paysans de la haute Égypte, le turban bien sur le crâne, le sourire aux lèvres et les dents creuses, mais toujours disponibles pour les corvées les plus dures. Les maçons nubiens étaient aussi mondialement connus pour leur savoir-faire en construction en Adobe, des blocs d’argile pour bâtir des maisons aux propriétés thermiques inégalées. Ils étaient les seuls à pouvoir monter des dômes de blocs d’argile sans arcs de soutènement, selon les techniques de construction du dôme de la basilique de Florence. Un architecte égyptien, la référence pour ce type d’ouvrage, Hassan Fathi, avait même acquis une renommée mondiale en popularisation « l’architecture du pauvre » jusqu’au sud des États-Unis, en Arizona et au Nouveau-Mexique.

Les Égyptiens sont d’un naturel doux et chaleureux. Cela tranche avec le tempérament souvent belliqueux de leurs voisins arabes de la péninsule. C’est un peuple en général affable, dont la réputation a été ternie en ce vingtième siècle par les vicissitudes de l’histoire de la région. Centre névralgique du « Monde arabe », notamment grâce au prestige de ses universités, de ses intellectuels, des penseurs islamiques et de son patrimoine archéologique inégalé, l’Égypte fait un peu figure de référence pour ses voisins de la région. C’est aussi le pays arabe le plus peuplé.

 Je récupérais mes bagages et me dirigeais d’un pas las vers le comptoir de la Yemenia. Il y avait là une employée, la tête recouverte d’un foulard noir et vert discret ; elle portait un uniforme noir liseré de blanc et rouge. Elle me salua dans un anglais approximatif, apparemment heureuse de pouvoir parler à un touriste étranger. Ils étaient rares à se rendre à Sanaa. J’évitais toujours de répondre en arabe quand l’on ne m’adressait pas la parole dans cette langue. Je m’étais rendu compte que cela paraissait suspicieux aux yeux de beaucoup de mes interlocuteurs arabes. Mon visage pouvait aisément passer pour celui d’un Occidental et il en était ainsi de cette ambigüité chez les Arabes qu’un étranger parlant parfaitement l’arabe ne pût être qu’un Juif sépharade ou mizrachi[56] (ou mishraqi). Leur regard se figeait et ils avaient alors tendance à vous dévisager, autant qu’un policier scrute les yeux d’un suspect, la mine intimidante, pour repérer les signes trahissant une appartenance à cette race. Dans une telle situation, la plupart de mes interlocuteurs arabes parvenaient à se faire une idée assez rapide, mais certains avaient parfois le doute plus tenace, ce qui rendait la conversation moins candide. À ceux-là je leur cédais par un petit hochement de tête, sans vraiment ouvrir les lèvres, le sentiment qu’ils avaient bien deviné, quelles que fussent leurs conclusions sur mes origines d’ailleurs. Cela rendait la situation moins à charge, pour tout le monde. Ils paraissaient alors rassurés et semblaient y trouver leur compte. J’étais toujours impressionné par le désir qu’éprouvaient les Arabes à scruter les gens pour tenter d’identifier un chrétien ou un juif, comme si ce fut une exigence. Et dans une pareille circonstance, je ne pouvais qu’être pris d’un léger malaise à devoir justifier d’être celui que je suis. Une fois, sans doute pour écourter une telle situation pénible, j’eus le mauvais réflexe d’ajouter que je n’étais pas juif, mais palestinien. La personne s’excusa alors comme si elle avait commis l’irréparable. À ce compte, nous fûmes deux à être confus. Je n’ai jamais plus commis un tel impair.

Je tendis mon passeport américain à la préposée de la Yemenia, car ma demande de Visa avait été faite aux États-Unis. Lors de mes voyages, je prends toujours soin de passer les frontières avec un seul passeport (j’avais également un passeport français que le Consulat m’avait délivré avant mon départ d’Alexandrie, juste avant d’aller faire mes études aux États-Unis) tout au long de mon périple, car les passeports sont systématiquement tamponnés et les services de police ont pour consigne de vérifier que les dates d’entrée et de sortie du territoire correspondent. Elle s’assura de la validité de mon visa. Il avait été délivré pour le Programme des Nations Unies pour Développement (PNUD). Elle me demanda si j’étais diplomate avec une admiration non dissimulée. Je lui répondis : « Oui, en quelque sorte », et lui précisa sans qu’il en fût nécessaire, que j’allais à Sanaa pour mon travail, si tant est que l’on ne pût s’y rendre pour rien autre chose. Je lui confiai mes valises et pris soin de vérifier l’étiquette qu’elle accrochait à mes bagages : je ne souhaitais pas qu’ils fussent embarqués dans une soute qui n’eût été celle de mon avion. Elle désirait visiblement prolonger un peu mon enregistrement et avait sans doute une bonne envie de faire un brin de causette pour parfaire son anglais, ou peut-être à cause de mes yeux vert clair, sur lesquels, encore enfant, je m’en souviens, les amies de ma mère et certaines de mes maîtresses d’école à l’occasion s’attardaient comme pour y retrouver le reflet de leur visage. Je demandais le numéro de ma porte d’embarquement et la remercia chaleureusement en anglais en saisissant mon sac de voyage.

***

Je n’ai gardé que de beaux souvenirs de mon enfance à Alexandrie. Mes parents semblaient y avoir jeté l’ancre pour être heureux. Leur histoire ressemblait à celle d’un conte de fées pour exilés, puisque le destin s’en mêla pour tout arranger. J’ai idée que mes parents eurent le coup de foudre lors de cette réception au consulat pour la fête du 14 Juillet, alors que mon père venait de s’installer à Alexandrie quelque six mois auparavant. C’est ce que ma mère m’avait une fois timidement à moitié avoué. Dans une rencontre, m’avait-elle confié, tout se jouait au premier regard ; et le leur eut tout du bonheur dans l’instant même. On sent alors que rien ne sera plus comme avant, avait-elle ajouté. Je n’abordais pas de tels sujets avec mon père.

C’est peu de dire que ma mère est belle, très belle, et son charme n’a d’égal que le raffinement de son esprit. On dit souvent que la beauté physique d’une personne n’est que le miroir de son âme. Il en est de la sorte pour ma mère : l’esprit doux comme son caractère, elle a cette finesse dans l’âme la plus pure et cette élégance native qu’elle cultive à plaisir et qu’accompagne de tout temps ce magnifique sourire qui peut faire briller la salle la plus obscure. Simple dans l’attitude, d’une beauté naturelle, à Alexandrie, ville qu’elle adorait, elle brillait toujours par son charme éclatant et la grâce ineffable de ses traits et celle de sa personnalité. Elle parlait parfaitement le dialecte égyptien avec un léger accent qu’on a du mal à définir et qui souvent dénote chez un être un parfum d’exil. Elle disait malicieusement que le grec était sa langue paternelle, l’arabe, celle de l’exil, et le français, sa langue d’adoption. Curieusement, en français, si elle ne roulait les « r » à la manière des Libanais, du moins le faisait-elle avec l’accent mélodieux du Sud-Ouest en France, comme si elle eût été native de l’Ariège. Elle avait ce goût pour la culture et une conversation qui jamais ne languissait pour attirer tant de clients à notre librairie. Quelquefois, observant certains d’entre eux, leurs regards émus et quelque remués par son charme délicieux, je soupçonnais que leur intérêt pour la France ne se limitât à rien tant que la beauté du visage de ma mère. Elle le devinait aisément, mais parvenait à le dissimuler de telle manière que ces visiteurs n’en fussent jamais incommodés. En revanche, ces clients, qui pour la plupart ne savaient un traître mot de français, repartaient systématiquement avec, sous le bras, les livres les plus chers contenant des tas de photos et d’illustrations. Elle avait donc un sens inné pour les affaires.

Je pense qu’elle avait aimé chez mon père sa prestance et son allure d’homme pressé et décidé. Il dégageait beaucoup de sérénité et de détermination. Il élevait rarement la voix et avait un commandement naturel et une assurance infuse que les épreuves qu’il avait dû surmonter durant sa jeunesse, le déracinement, l’exil, la guerre et l’immersion dans une nouvelle société si différente, avaient dû en amplifier le caractère et en renforcer les traits. Il en avait retiré une prestance et une urbanité qui l’avaient grandement servi dans sa carrière. Avec au bout, le succès. Mais en définitive, je me plais à croire que rien ne devait les unir plus que l’épreuve de l’exil qu’ils partageaient et qui les gardait de mettre leur destin entre les mains d’autrui. Cela les rapprochait un peu plus. Leurs regards par moments se perdaient dans un air de tristesse, un vague à l’âme que l’on retrouve dans les yeux des gens heureux auxquels la vie a joué de mauvais tours. Ils formaient un couple magnifique, leur complicité et leur amour étaient manifestes.

Quand dans leur mariage, s’invita la religion, peu s’en est fallu qu’elle ne compromît la pureté d’une telle union. Mon père était un musulman pratiquant sans ostentation, comme il en était beaucoup en ces temps-là. Bien trop requis par ses activités professionnelles et ne souhaitant rien moins que manquer à sa famille, il n’était pas homme à sacrifier ses principes de vie pour s’assujettir à l’obligation des cinq prières quotidiennes, second des cinq piliers de l’islam. Mon père les tenait pour surérogatoires même s’il regardait la prière comme un des fondements de l’islam ; et dans cette analyse, il n’y voyait point d’incohérence dans sa conduite ni d’antilogie dans sa pensée, que cela plaise ou non à la Communauté. Il tenait en revanche à respecter celle du vendredi à la mi-journée[57] et m’emmenait régulièrement à la mosquée la plus proche sur la Route du Canal de Suez. Nous allions occasionnellement à l’imposante mosquée Al Qaed Ibrahim, à une dizaine de minutes à pied, sur une grande esplanade face à la mer. J’étais intimidé par la magnificence des lieux, et cela fait qu’à l’heure de porter les deux mains sur mon visage pour la profession de foi, j’avais toujours tendance à les retenir un peu afin de me protéger au cas que Dieu m’eût surveillé personnellement. Je me courbais, m’asseyais, me prosternais durant la prière, un tant angoissé à l’idée de n’être pas en phase avec mes voisins alignés et que Dieu pût me le reprocher. Car pour le môme que j’étais, je trouvais notre Dieu et notre Prophète pas très commodes, c’est tout au moins l’image que j’en retirais des paroles de l’imam de ma madrasa, il faut l’avouer. J’étais encore très jeune et impressionnable, appréhendant de me confronter aux forces divines, même pour un bref moment, chaque vendredi. La période la plus lassante était lors des ablutions à notre arrivée à la mosquée. Certes je comprenais que ce rituel précis qu’on achevait par une rapide profession de foi était un devoir prescrit par le prophète pour insister sur la purification du corps, de même que celle de l’âme du croyant avant la prière. De mon éducation coranique, je retiens aussi l’importance rituelle de l’eau qui a une fonction de sacralisation. Quand bien même la foi musulmane exigerait la responsabilité personnelle du croyant devant Dieu, il n’empêche, cet exercice, comme la plupart des nombreux rites collectifs de l’islam (le pèlerinage, le jeûne, l’immolation du mouton, l’aumône) n’a pas uniquement une fonction normative religieuse : il aboutit à l’intégration (corps et âme) complète de l’individu à la communauté des croyants. Une Communauté solidaire, et selon les termes du Père Mohammed Abdeljalil, ombrageuse ou agressive face à tous ceux qui lui sont étrangers… car ils se doivent assistance et solidarité. Malheur à celui qui ouvre les yeux et sort de cette Communauté[58].  En d’autres mots, ce rite honore cet esprit panurgique, grégaire, qui forme la trame confessionnelle d’intégration ou d’exclusion du croyant : une solidarité islamique qui constitue le liant symbolique par lequel l’individualité s’efface au profit de l’incorporation de chaque musulman au collectif, à la Communauté. En Islam, le groupe prime sur l’individu, la foi collective sur l’individuelle, car le chemin du salut est plus évident à plusieurs, il se fait moins pressant pour l’âme ; et s’il en est ainsi de la prière collective, c’est qu’elle est fondamentale, obligatoire[59], bien plus importante que le recueillement individuel, car la méditation de chacun a davantage de résonnance puisque les âmes se réchauffent plus aisément quand elles sont ensemble, comme les esprits ont tendance à s’enflammer les uns les autres ; comme si le salut de l’un dépendait du salut de l’autre. Nonobstant, si tant est que je pusse comprendre la légitimation rituelle et le rôle symbolique des ablutions, j’étais toujours gêné de devoir faire semblant de me laver de la main droite et avec tout le monde, alors que je venais de le faire avec les deux mains et plus proprement peu auparavant. Je trouvais cette coutume, si grégaire qu’elle pût être, un peu désuète, et avais l’impression de revenir à un usage d’un autre temps. L’eau est un symbole de pureté, et j’entends bien qu’il s’agisse d’un rituel qui met les fidèles dans les conditions de vie du Prophète. Certes, c’est aussi un acte égalitaire : les nantis doivent s’y soumettre comme les plus misérables. Je trouve cela bien. Mais en mon for intérieur, je ne vois pas trop l’intérêt spirituel d’un tel exercice. Une chose est sûre, il n’y avait pas autant de hammams et de salles d’eau au VIIe siècle et ceci explique sans doute cela, rien de moins.

Les hommes se déchaussaient pour se précipiter fraternellement à ce rituel. Je dois timidement avouer qu’avec les Arabes (par ce terme, je veux désigner les gens de la péninsule arabique et certains des peuples assimilés jusqu’au Maghreb qui se réclament à tort ou à raison d’une origine arabe, alors que la plupart ne le sont point ethniquement, puisqu’ils ont été arabisés et ne sont des arabisants que par la prégnance d’une culture arabe qui leur ait imposée depuis douze siècles[60]) c’est souvent une histoire de fraternité même lorsqu’on peut finir quelquefois par s’entretuer.

Je ne peux m’expliquer cette impression que j’avais de participer à une compétition dans laquelle chaque fidèle voulait être le mieux disposé pour triompher devant la puissance divine. J’avais donc toujours hâte d’en terminer avec les ablutions, déclamer la profession de foi qui la suivait[61], m’avancer vers la salle de prière et ainsi nous installer, mon père et moi, parfois avec certains fidèles que nous connaissions. Je dois avouer avoir toujours été émerveillé comme je gravissais les marches de l’escalier de la mosquée Al Qaed Ibrahim pour accéder à l’une des portes très hautes montées sur des arcs polylobés, aussi bien que quand je pénétrais dans la salle de prière parsemée de grandes colonnes de marbre surmontées de stuc sculpté de versets coraniques, ou que je regardais avec mes yeux d’enfant son immense minaret face à l’esplanade, dominant la mer qui plongeait dans les cieux. Il y avait également cette magnifique coupole octogonale avec ses innombrables moulures et muqarnas. Ce merveilleux décor permettait sans doute une meilleure communion avec le Tout Puissant et les prêches de certains imams, perchés sur le minbar[62], paraissaient encore plus convaincants et spirituellement prenants, même s’il manquait la chaleur et la simplicité de la mosquée de notre quartier, toute proche de la grande bibliothèque. À chaque prosternation, le fidèle devait ressentir d’être peu de chose face au Très-Miséricordieux, s’effaçant instinctivement devant la noblesse de ces colonnes et ces voûtes immenses qui le dominaient. C’était sans doute l’objet de l’allure majestueuse de l’endroit, rendre le fidèle plus humble devant l’Éternel.

***

Je voudrais revenir sur la situation du mariage mixte en Islam, et plus précisément sur celle de l’union d’une non-musulmane à un musulman, et pour cause, j’en étais un rejeton. Quand l’époux est musulman, un tel mariage est toléré par nos Textes. En revanche, celui d’une musulmane avec un chrétien ou un juif, est strictement interdit : sans la conversion du mari, il la bannit de sa famille et de la Communauté, dans le meilleur des cas pour elle…

Il est important pour le reste de mon récit de comprendre la perception du mariage mixte pour un musulman et le niveau de tolérance qu’on lui prête, ainsi que d’expliquer comment on devient musulman, et pourquoi cela est souvent pour l’éternité, afin de mieux saisir les implications que tout cela entraîne. Nous allons nous y attarder un peu, en prenant soin d’examiner ce que dit le Coran à ce sujet.

Le Coran autorise le mariage d’un musulman à une juive ou une chrétienne (V, 5) sans que la conversion à l’islam soit nécessaire pour elle, avec toutefois un certain nombre d’exigences[63]. Mais paradoxalement, un autre verset (II, 21) n’autorise pas l’union avec une non-musulmane et lui préfère une esclave croyante (c’est-à-dire musulmane)[64]. Quoi qu’elle en ait, la famille de mon père dut se soumettre à la trempe de ma mère : elle ne dut pas se convertir pour se marier.

Mais qu’en fut-il de ma religion ? Ma mère, ne m’avait-elle donné à entendre, sans jamais le dire, alors même que la Loi islamique me considérait musulman puisque mon père l’était, qu’elle souhaitait de m’élever dans la foi chrétienne, parce qu’elle y tenait ? Par contre, conformément au hadith qui prétend que « Tout nouveau-né, vient au monde avec la prédisposition de l’islam[65], quand bien même ce sont ses deux parents qui dans la suite le font devenir juif ou chrétien », mon père prenait que ma foi était irrémédiable. Non, certes, qu’il eût de cesse (puisqu’il avait la Tradition pour l’y aider) de s’assurer que je devinsse un bon musulman ; mais il y veillait on ne saurait dire plus, car il se méfiait du pouvoir d’une mère, et de la mienne en particulier. Mais en définitive, l’Islam ne m’aurait pas tenu automatiquement pour musulman si mon père ne l’avait été, la religion de la mère importait peu : cela le rassurait[66]. Mon père musulman, la question ne se posait même pas : à l’orée de ma quatrième année, je fus déjà inscrit à l’école coranique de mon quartier où, très tôt, je commençais l’étude de l’arabe classique à l’aide de la mémorisation de la première sourate, la Fatiha, et bien d’autres au fil des ans, beaucoup plus longues. Mon père insista pour que j’apprisse rapidement les bases de l’arabe à l’aide du Coran, principe de l’éducation coranique, et que je mémorisasse certaines sourates par cœur pour les lui réciter à haute voix. Il tenait à s’assurer que l’on m’enseignât au plus vite les principes de l’islam ainsi que beaucoup des hadiths véritables, à commencer par les sacrés,[67] de la Sunna. Une fois acquise la maîtrise de la grammaire arabe, il consentit à ce que je commençasse ma scolarité en cours préparatoire au lycée français, comme l’exigeait ma mère, tout en poursuivant l’enseignement de l’Arabe moderne à la madrasa et au lycée. Je devais du reste assister tous les samedis à mes cours coraniques dispensés par l’imam ou le « fqih » de la mosquée. Les journées de mon enfance furent particulièrement chargées, c’est le moins que l’on puisse dire ! Mais, après tout, il n’est pas donné à tout le monde de suivre dans une même vie les enseignements de deux religions aussi hardiment.

Ma mère me parla aussi d’une cérémonie. J’avais six ou sept ans. Et d’une qui consacra ma première rencontre avec le bistouri à quelques mois, et d’une autre aussi quand les convives avaient fêté jusqu’au petit matin ce septième jour qui confirmait officieusement mon islamité, comme le voulait la coutume. Ma famille, uniquement paternelle, était venue des quatre coins du monde ; il y avait là bien d’autres invités égyptiens, dont l’imam de la mosquée du quartier accompagné de deux érudits, qui agrémentèrent la cérémonie de récitations et psalmodies du Coran et de textes religieux, ou de hadiths du Prophète. Ma mère s’était soustraite à ces célébrations et s’épargna le soin de fêter quoique ce fût. Elle ne participa pas à ces fêtes faisant simplement valoir non sans un brin de condescendance que ce type de cérémonie, la circoncision, l’interdit du porc, et aussi les ablutions avant la prière[68], était véritablement une référence aux prescriptions de la Torah avant d’être celles du Coran, et elle précisa qu’elle n’était pas juive, mais chrétienne. Elle ajouta que, s’agissant des ablutions, l’islam avait sans doute emprunté ce rituel au manichéisme, un culte zoroastrien[69] du Moyen-Orient antérieur de cinq siècles. Ma mère, cultivée et tellement perspicace, insista à bon droit qu’il n’y avait dans le Coran aucune référence à la circoncision[70], et, concluait-elle, qu’il s’agissait bien par conséquent d’une pratique commune aux Gens du Livre. Pour mon compte, qu’on ne fît pas cas de l’opinion d’un enfant était couru ; pour autant qu’on m’eût demandé mon avis, j’aurais dit, s’agissant de la circoncision, que je tenais à ce qu’on n’altérât point mon corps, puisqu’il était somme toute de mauvais aloi de modifier une parfaite créature d’Allah. Du reste, qu’avait-on besoin de changer la nature, et n’était-ce dès lors l’expression d’une révolte contre Dieu, son Créateur ? Puisse le Ciel que l’excision se limita à mon prépuce. De la sorte, je devins musulman, sous le poids de la Tradition, comme beaucoup avant moi, sans le savoir vraiment et bien trop jeune pour l’avoir exigé. J’ai jugé plus tard ce procédé un peu cavalier, le mettant une fois encore sur le dos de la Sunna, laquelle voulait certainement s’assurer, et de la pureté tant physique que spirituelle du musulman, et aussi bien de sa soumission.

Ma mère attachait ainsi une conséquence toute relative à ce type de rituel et n’y prêtait aucune signification particulière, sinon qu’il pût contenter mon père ; lequel avait accepté, sans doute en contrepartie, mais sans vraiment l’avouer, que ma mère m’inscrivît à un cours de catéchisme, ceci afin de me familiariser avec le culte de ma mère. De toute évidence, il n’aurait point toléré que l’on m’eût enseigné cet héritage religieux maternel s’il ne l’avait jugé, selon ces propres mots : « bon pour mon équilibre ». En définitive, il devait se dire pour dissiper ses craintes, qu’Abraham fut le père des croyants et le premier musulman, selon la Sunna... qu’il était aussi le refondateur de la Kaaba après Adam... que son fils Ismaël, fruit de ses amours avec sa servante arabe, l’ancêtre des Arabes... que la circoncision était une tradition juive... les chrétiens, « les gens d’un livre » révélé par Dieu... Jésus, un des prophètes reconnus par l’islam... et ainsi de beaucoup de choses ; il était surtout convaincu que tout était déjà suffisamment compliqué et qu’il était donc vain de tenter de faire la part des choses quand celles-ci ne voulaient pas qu’on en dispose.

Après tout, il ne voyait pas de contradiction avec l’enseignement du Coran, lequel disait explicitement qu’il fallait croire autant aux Livres sacrés qu’aux prophètes des autres religions monothéistes du coin, Jésus et Moïse. D’autant plus que l’Envoyé de Dieu voulait initialement, lors de la période mekkoise, réconcilier la foi d’Abraham, la Loi de Moise et celle des Évangiles de Jésus, convaincu qu’il était que le Coran en fut le prolongement, la suite annoncée ; et tout à trac, qu’il n’y avait aucune contradiction entre les trois textes sacrés autres que celles qu’un exil à Médine apportât pour des raisons d’extension du territoire de l’Islam ou de sa défense ; et, il ne voyait aucun conflit entre le besoin de m’instruire et celui de satisfaire le Coran, outre que l’islam n’était plus en guerre. Qu’on se le dise ! Croyant certes, mais réaliste ! Disons qu’entre le mystique qui par le repentir ne pense qu’à peupler le ciel et le dévot qui ne songe qu’a l’admirer en se prosternant, mon père préfère résolument se situer au milieu.

En tout état de cause, pour mon père, ma fidélité aux évangiles devait se limiter à cela. Rien de plus ; pour lui, ces quelques cours de catéchisme faisaient en quelque sorte simplement partie de ma culture générale, et la tolérance dont il avait fait preuve ne pouvait être entachée d’une quelconque divergence avec le Coran ; cette proximité avec le christianisme ne saurait être un acte condamnable dans la mesure où le Prophète recommandait de traiter aimablement les chrétiens : « Ne discute que de la meilleure des façons avec les gens du Livre sauf à ceux dentre eux qui sont injustes » (XXIX, 46). Injuste, ma mère ne l’a jamais été avec qui que ce soit ! À tout prendre, les premiers à avoir soutenu le Prophète juste après la Nuit du Destin n’étaient-ils pas des chrétiens, de la secte des Nazaréens[71] (de la ville d’origine du Christ, les chrétiens monophysites des églises orientales issues des schismes des conciles d’Éphèse en 431 et de Chalcédoine en 451 [cf. notes 76 et 135]) : le grand prêtre Waraqa[72], Temin, et son fidèle secrétaire Zayd. Avec cela que le christianisme était très présent dans l’Arabie préislamique et en Mésopotamie surtout, mais aussi dans la Péninsule, quand même la Tradition sunnite aurait systématiquement minimisé la présence en Arabie de cette autre religion universaliste qu’est le christianisme ; et c’est justement pour n’avoir pas à en prendre compte que l’ancienne historiographie s’est appuyée exclusivement sur un folklore « bédouinisé ».[73] D’ailleurs, en dépit des affirmations de la Sunna sur l’absence d’influence étrangère dans la Révélation, le Coran lui-même fait état d’un lien avec une personne qui instruisait le Prophète : « Nous savons quils disent : cest seulement un mortel qui linstruit !   Mais celui auquel ils pensent parle une langue étrangère, alors que ceci est une langue arabe claire » (XVI, 103).

Ainsi le mariage de Muhammad fut célébré et béni par un moine chrétien, le prêtre Waraqa, cousin (ou oncle) de Khadija, la première et si influente épouse de Muhammad. Elle-même ne fut-elle sensible à ces traditions nazaréennes et aux influences chrétiennes, puisqu’elle était entourée de trois cousins germains qui moururent chrétiens, dont Waraqa ? La Tradition était muette sur ce sujet, à regret. Waraqa savait l’hébreu et était très versé dans les écritures bibliques, car lui-même prêtre chrétien. Le Prophète fut donc étroitement sensibilisé aux récits du judaïsme[74] et du christianisme durant toute sa période mekkoise. Certes, si l’empire de la Torah s’étale tout au long des textes coraniques, les exemples de congruence avec le christianisme n’en sont pas moins nombreux, telle l’allusion à l’eucharistie dans la cinquième sourate (« la table servie ») et Jésus, vénéré dans les sourates mekkoises, est jugé supérieur à tous les prophètes (III, 51-55) et (V, 110), alors que Marie, mentionnée de nombreuses fois, a donné son nom à la sourate XIX. L’expression « Jésus fils de Marie » revient seize fois dans le Coran[75]. Certains hadiths inscrivent même le Prophète dans la tradition apostolique du Christ et lui-même reconnaissait la légitimité de l’Évangile.

Tout cela semblait avoir grandement rassuré mon père, j’en suis certain, car il avait l’instinct aussi affirmé que sa conscience. Et s’agissant des « choses religieuses », comme il disait, il pensait que plus on cherchait à tirer au clair et moins ce l’était, et pour lors, il fallait éviter de se poser trop de questions, car tôt ou tard, il n’y avait dans tous les cas plus de réponse. Lors d’une de nos discussions sur l’Islam, mon père m’avait donné à entendre que si les analphabètes et les gens de pensée fruste, sont souvent plus croyants que les autres, c’est que tout leur paraît plus simple et que leurs capacités intellectuelles se refusent tant à eux qu’elles les rendent forcément plus dévots. Leur insuffisance aidant à fortifier leur foi en quelque sorte. Il me disait aussi que dans un discours, la répétition des mots (omniprésente dans le Coran) était une vieille pratique de rhétorique qui se prêtait aux effets de minbar ou d’estrade, aux prêches religieux ou aux harangues de propagande. Et selon lui, la Sunna n’aurait pas tant insisté sur la récitation[76] et la psalmodie des versets, plutôt que sur leur intelligibilité par la glose ou sur son exégèse, si le Coran[77] n’était d’abord destiné à des populations analphabètes ou illettrées, tout du moins jusqu’au XIXe siècle : pour les croyants illettrés, ces dépendeurs aveugles du Livre, comme il aimait à dire, redondance et répétition en simplifiaient la compréhension. Certains agnostiques pensaient même que si Dieu avait créé le Coran sous une forme aussi désordonnée, c’était avant tout qu’il souhaitait sans doute s’adresser aux âmes simples, et pas aux autres : c’était pour ça que l’on recommandait de le psalmodier inlassablement pour les endoctriner, à la façon qu’on fait ânonner une récitation à des enfants trop jeunes pour leur enseigner le sens d’un texte. Et pour y trouver leur compte, ces mêmes gens en déduisaient logiquement que si l’homme éduquait suffisamment son esprit, il n’avait dès lors plus besoin du Coran, puisqu’il ne s’adressait pas à eux. CQFD. J’étais toutefois conscient que quand bien ce type de propos serait sans doute gratuit et mal intentionné, dans un monde libre et bien instruit, tous les avis devaient néanmoins compter.

Mon père m’avait aussi précisé que les conquêtes musulmanes s’étant opérées en l’absence d’opposition d’une civilisation existante, et au sein de peuplades frustes et désorganisées qui furent soumises au choix entre le glaive ou la soumission à l’Islam, leurs progressions n’en furent que plus rapides. L’insuffisance de ces peuples assista naturellement à opter pour la conversion. Mon père voyait dans cela une des explications à la rapidité de la conquête islamique aux VIIe et VIIIe siècles. Le sabre ou le Livre, lequel des deux fut le plus décisif, sachant que la plupart des peuples qui se soumirent à l’Islam le furent par la force ? Des Pyrénées, à l’Ouest, au royaume des Habsbourg en Europe centrale, de l’empire russe émergeant dans le Caucase au désert de Gobi enfin, à l’Est, l’Islam vint y installer ses frontières. Ainsi, les conquêtes musulmanes se heurtèrent aux civilisations existantes déjà bien ancrées : les dynasties Han en Orient, le royaume des Francs à l’ouest de l’Europe qui connut au VIIe siècle le début de l’âge d’or du Moyen Âge de Charlemagne durant l’Empire d’Occident des rois carolingiens, et l’Empire romain byzantin au nord. La péninsule ibérique conquise des 715 par le général berbère ibn Ziyad et les Omeyades d’Occident, n’est alors qu’un ensemble de petits royaumes visigoths divisés. À ce compte, l’islam put rapidement se répandre dans des régions aux populations fragmentées, culturellement et socialement pauvres, semblables à la péninsule arabique : en Asie occidentale, en Espagne, en Afrique du Nord ou en Afrique subsaharienne ou en Somalie. Dès la prise de la Mekke d’ailleurs, selon un hadith cité par Al Ghazali, Muhammad avait vaticiné que le « Dar al Islam »[78] s’étendrait du sud au nord (l’Europe) ; une prophétie jamais réalisée : la conquête musulmane fut stoppée une première fois au siège de Toulouse par le Duc d’Aquitaine puis quelques années après, par un des rois francs à la « bataille du Pavé des Martyrs », précisément là où les États européens achevaient de s’organiser. Les envahisseurs arabes, ne purent contrôler que des fortins provençaux, firent de Narbonne leur fief pendant une quarantaine d’années, et occupèrent une douzaine d’années l’Occitanie et la Septimanie gothiques au sud du Royaume des Francs, lequel déjà s’étendait au début du VIIIe siècle sur toute l’Europe de l’Ouest, jusqu’à la Russie.

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Dans tous les cas, mon père pensait qu’on « naissait musulman » et qu’être musulman était un statut qui dépendait du Tout Puissant uniquement. Et comme pour se soumettre à ses propres certitudes, il s’était convaincu que l’Islam était irréversible en ce qu’il l’emportait sur quelque autre religion ; il était de ceux pour lesquels l’Islam ne se limitait pas au seul culte, entretenant l’idée qu’être musulman préemptait pour ainsi dire tout autre choix de conscience. Il faisait une distinction entre la confession et le statut de musulman, tant et si bien que lors même qu’un être choisirait de suivre une autre pratique religieuse, quelle qu’elle fût, elle ne le dispensait pas d’être musulman au sens juridique du terme. Pour lui, le christianisme ne serait qu’un avatar illégitime de son propre héritage, puisqu’il était désormais représenté par la religion vraie et transcendante qu’était l’islam. Sa suprématie sur les autres religions ou civilisations, et cette sorte d’inviolabilité du statut de musulman semblaient d’ailleurs apaiser ses craintes : elles étaient censées me protéger de toute manœuvre rusée de la part de ma mère. Ce cheminement de la pensée paraissait l’apaiser, et prenait son expression à travers une espèce de sérénité apparente qui caractérise les personnes habitées par une conviction inébranlable. Pourtant, j’ai ressenti qu’il subsistait une inévitable discorde au sujet de ma confession, et, si mes parents s’aimaient profondément, cela n’en formait pas moins un hiatus invisible que tous deux prirent bien à tâche de surmonter, sinon d’occulter.

Mais j’ai toujours senti que ma mère n’avait pas dit son dernier mot. Elle précisa au Père blanc[79], le père Iak (ainsi qu’il avait coutume de se prénommer familièrement, utilisant un diminutif de Iakovos), qui était détaché à la Cathédrale de la Dormition de rite grec-melkite, rue Abou Al Zahab, dans le quartier Al Manshiya tout proche de chez nous, et chargé d’assurer les cours de catéchisme, la particularité d’une telle situation pour laquelle elle sollicitait toute sa bienveillance. Celui-ci, ni une ni deux, le comprit fort aisément et jugea avec beaucoup de sollicitude cette demande de sa paroissienne : il prit donc le parti de m’incorporer à sa catéchèse dans un pays abritant près de vingt pour cent de chrétiens, où les Coptes étaient minoritaires. L’Église grecque-melkite catholique était issue d’une scission de l’Église de l’Orient, branche orientale du christianisme syriaque, rattachée au patriarcat d’Antioche depuis l’an 456. Le terme melkite désignait jadis les partisans de Byzance, au lieu que l’autre branche chrétienne nestorienne, qui reçut le soutien des Perses sassanides, lesquels persécutèrent les melkites, collabora avec les califes abbassides qui régnèrent de 750 jusqu’en 1258, date de la prise de Bagdad par les Mongols. L’Ancienne Église de l’Orient appartenait – avec l’Église apostolique assyrienne[80] de l’Orient – à la famille des « Églises des deux conciles »[81]. L’héritage de l’Église de l’Orient est multiple : il est babylonien, perse, arabe et juif. Beaucoup de chrétiens de l’Église de l’Orient furent séduits par l’Islam au VIIe et VIIIe siècle, à l’instar du grand prêtre Waraqa de la Kaaba, un Islam qui fut alors perçu par beaucoup comme une nouvelle Église chrétienne d’orient à raison de l’« incorporation » par Muhammad, dès le début de la Révélation, des Évangiles et de la Torah dans son apostolat et sa liturgie. Il y avait à l’appui du lien de l’islam mekkois les versets (VI, 84 à 90), qui prescrivaient de suivre la direction de tous les prophètes antérieurs : l’islam n’a jamais cessé de se réclamer d’un judaïsme et d’un christianisme idéal. Si ces chrétiens assyriens ne comprirent l’Islam autrement que comme la fondation d’une autre église chrétienne, initialement du moins le tinrent-ils comme une hérésie chrétienne, et non comme une nouvelle religion ; ce que fort habilement comprit Muhammad lorsqu’il présenta l’islam de ses débuts comme le prolongement des deux autres religions, lesquelles attendaient un nouveau Messie.

Je m’étais donc très tôt intéressé à l’histoire du rite grec-melkite, du fait de la confession de ma mère et de l’importance qu’elle attachait à la pratique de sa foi catholique et à son patrimoine religieux. Il reste qu’en raison de mon héritage familial, je pus naturellement m’intéresser à la catéchèse du père Iak, sans appréhension et de manière infuse, ma curiosité spirituelle pour le christianisme stimulée par la foi de ma mère. Le père Iak précisa que pour permettre aux enfants d’assister au cours de catéchisme sans attirer l’attention de la rue, celui-ci était assuré dans une annexe discrète, jouxtant la cathédrale, et dont l’entrée se situait juste derrière, dans la petite rue Bek Al Kabir.

— Vous comprendrez, avait dit le père Iak à ma mère, qu’un peu de discrétion ne saurait nuire, car les autorités musulmanes exercent un certain regard dès qu’il s’agit de l’éducation religieuse des enfants de ce pays, particulièrement lorsque la mère de l’enfant est chrétienne… ou une musulmane récemment convertie, vous jugez de ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Croyez-moi, même si les chrétiens sont nombreux[82], l’islam est la religion de l’état ; ce qui amène à prendre certaines précautions étant donné la méfiance qui pèse sur les couples comme le vôtre, quand même êtes-vous libre de pratiquer votre religion devant la loi. Mais si vous-même avez le statut de dhimmi, votre fils, à tort ou à raison, est tenu pour musulman par les autorités, comme vous le savez. Je vous suggèrerais donc de l’enregistrer sous un nom d’emprunt afin d’éviter d’attirer inutilement l’attention, car nous sommes obligés de faire tenir la liste des inscrits au catéchisme pour ne pas manquer à l’administration religieuse, quoique nous le fassions exceptionnellement et seulement si nous sommes sommés de la produire.

En sous-main, que le père Iak n’eût rien planifié avec ma mère sur mon éducation religieuse était peu vraisemblable. Oh ! connaissant la détermination et l’habileté de ma mère, que n’aurait-elle pas fait pour ne pas trahir Jésus Christ sans aller contre la volonté de mon père ? Dès lors, je n’osais croire qu’elle eût envisagé avec le père Iak autre chose qui n’aurait pu satisfaire ces deux desseins en apparence irréconciliables, sauf pour elle sans doute ; et de quoi pouvait-elle avoir convenu, n’était qu’il m’enseignerait tous les acquis de catéchèse correspondant à la première communion, et aussi, qu’il lui délivrerait un certificat à mon nom pour preuve, quoique je fusse exempté de cette cérémonie, et qu’il veillerait en outre à n’enseigner le dogme de la Trinité[83] dès l’instant où je serais absent de la classe (pour ne pas heurter ma sensibilité de musulman et ainsi éviter les malentendus inutiles avec mes cours coraniques et les principes islamiques de l’Unicité ou de la transcendance absolue de Dieu), et que sais-je encore pour me disposer à recevoir quelque jour, si Dieu le voulait, les sacrements que j’eusse désirés ? Avec sans doute le secret espoir de me guider par l’instruction des évangiles, de ce que je fus dès le septième jour après ma naissance, à ce que je pouvais devenir. Et il avait précisé :

— Afin d’éviter de nuire ou disputer vos enseignements coraniques, vous-même présent, je m’abstiendrais ou veillerais à n’évoquer presque point ces dogmes chrétiens essentiels que sont l’Incarnation, la Trinité[84] ou le Salut de l’âme et la Rédemption des péchés. Tout compte fait, je fais référence à Jésus Christ fils de Dieu[85], il vous suffira d’entendre : le prophète Jésus-Issa fils de la vierge Marie immaculée.

Et plus gravement, en tout cas, ce fut de cette manière que je tins l’expression plus soucieuse qu’il prît soudain à l’invocation de l’eucharistie comme il m’expliquait ce sacrement liturgique qui perpétue le sacrifice du Christ par la transsubstantiation du pain et du vin en corps et sang du Christ. Une cérémonie par laquelle un chrétien prie Dieu et honore son caractère à la fois immanent et transcendant et communie lors de la célébration de l’eucharistie pour le recevoir dans son âme en invoquant la souffrance du Christ pour le salut de l’homme.

— De la sorte, ajouta-t-il, s’agissant de la crucifixion[86], il faudra l’entendre comme un rappel à Dieu sans penser au supplice de la croix. Et il en sera de même pour les dogmes chrétiens de l’Incarnation, du péché originel et de la Rédemption, dont je vous demanderais de faire abstraction, précisa-t-il. Et de ce qu’ayant bien le temps, dans votre méditation d’adulte, de réfléchir au message liturgique, vous comprendrez alors au fil du temps la parole du Christ sans que cela suscite de conflit dans votre éducation religieuse. Car, voyez-vous, j’estime que mon action s’inscrit dans un effort œcuménique : il ne tient qu’à moi de vous enseigner les bases du christianisme, par manière d’un triptyque de nos héritages, et faire tant que de préserver votre profession de foi musulmane. Vous devez tenir mon instruction essentiellement comme une démarche personnelle servant à compléter les dogmes de votre confession musulmane, et de ce fait même, inscrire ma catéchèse comme un enseignement qui vous permettra de mieux situer votre profession de foi...

Je pense avoir gravé à jamais dans ma mémoire d’enfant le sourire énigmatique que le père Iak ne put réprimer lorsqu’il prononça dans un style à la fois ferme et mesuré, « mieux situer votre profession de foi », laquelle pour moi se résumait comme pour tout musulman à la simple récitation de ma « shahada ». Et il poursuivit :

— C’est ainsi que mon action vous permettra de replacer le christianisme dans la tradition dont le Prophète Muhammad s’était inspiré durant sa période mekkoise, au début de son apostolat d’avant l’hégire. Je compte sur vous pour me faire part de toute interrogation afin que vous ne soyez pas perturbé sur le chemin de votre foi. Se tournant vers ma mère, puis me regardant à mon tour, il ajouta : en revanche, je vous demanderais d’être particulièrement discret et éviter d’évoquer votre présence en tant qu’auditeur libre à mes cours, car elle pourrait interpeler les autorités islamiques et surtout susciter des réactions malvenues chez certaines âmes mal disposées à l’écoute du message du Christ. Savez-vous, dit-il, en s’adressant à ma mère, que mon dessein n’est pas de promouvoir un credo islamo-chrétien ou tel autre prêchi-prêcha. Lesquels, à l’instar des clichés usuels de certains adeptes soumis du dialogue œcuménique insipide, sont toujours prompts à prêcher la fusion de l’huile et de l’eau. Bien au contraire, nul autre propos n’est le mien que celui d’enseigner le message divin et les écritures bibliques. Mais mon intention ne propose rien moins que celle de me situer par rapport ou en opposition à l’islam : ma catéchèse, croyez-moi, s’inscrit uniquement dans une démarche exégétique, celle du caractère historique des Évangiles ; et, soyez-en convaincu, je jugerais à propos de ne faire rien tant qu’éviter de présenter un quelconque conflit théologique ou une contradiction avec la confession de votre père, laquelle de surcroît vous appartient depuis votre naissance. Je suis simplement à vos côtés pour nourrir votre foi, mon fils, avec ceci du reste que vous pourrez plus tard en juger par vous-même.

Il n’en fut pas dit davantage. Étant le fils de mon père, je fus bien entendu exonéré de baptême (ainsi je l’avais entendu de façon énigmatique de la bouche de ma mère) quand même serait-ce un moindre mal puisque selon le père Iak, un homme aura toute sa vie l’occasion de se rapprocher de Jésus Christ. Il avait ajouté de façon prémonitoire, en présence de ma mère, sciemment ou non, il la prenait à témoin :

— Il n’y a pas le feu, j’ai foi en Dieu... Puis se tournant vers moi avec un léger sourire : mais j’ai aussi confiance en vous ; je suis certain qu’un jour ou l’autre vous saurez reconnaître Dieu le Père, même s’il vous a déjà enjoint de le faire sans que vous ayez eu votre mot à dire (une allusion aux injonctions du Coran et à mon statut de musulman au regard de la loi islamique), car Jésus sera toujours à vos côtés pour vous guider, mon fils.

Je n’étais encore qu’un enfant qui avait du mal à saisir la portée des paroles d’un adulte, celles d’un prêtre de surcroît, dès lors qu’il s’agit de transmettre la foi ; mais si je ne compris tout leur sens que bien après, du moins les avais-je retenues ces paroles ! C’est que l’entregent de ma mère n’avait d’égal que son art consommé de convaincre tout individu qui prenait le risque de lui adresser un bref regard ou osait s’attarder quelques secondes sur son sourire ; lequel était largement suffisant pour persuader les plus récalcitrants, mis à part certains membres de la famille de mon père, je devais bien l’admettre.

Le père Iak était un missionnaire, d’origine grecque, comme ma mère ; et le hasard faisant bien les choses, cela dut grandement arranger mon inscription au catéchisme. Je me souviens qu’il avait, au début de notre conversation, parlé du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle à ma mère, car ses parents, de fervents croyants, l’avaient nommé Iakovos après s’être connus lors d’une étape de ce chemin spirituel, à Saint-Jean-Pied-de-Port, un magnifique village au pied des Pyrénées. Je ne compris que plus tard pourquoi il avait fait allusion à ce pèlerinage avec un petit sourire que sembla si aisément partager ma mère ce jour-là[87].

Père Iak avait fréquenté dans les années trente les bancs de l’Institut des Lettres orientales de l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, où il avait suivi un cycle supérieur en arabe classique et études islamo-chrétiennes, avant sa théologie et le début de son sacerdoce. Il était revenu plus tard au Levant, ainsi nommait-il sentimentalement la région, pour enseigner à l’Institut des Sciences religieuses de l’Université Saint-Joseph à Beyrouth puis comme pensionnaire de l’Institut français d’études arabes à Damas, avant d’être affecté par l’ordre des Pères blancs en Afrique du Nord puis en Égypte. Une vie étonnante. Il m’avait même confié qu’il fut quelques années ermite dans une petite bicoque dans les gorges d’un oued sur la côte méditerranéenne qui servait de frontière entre l’Algérie et le Maroc, tout prêt d’un petit village marocain du bord de la Méditerranée qu’on nommait « la bienheureuse » ou quelque nom de ce genre. Il me revint à penser que le père Iak, pédagogue subtil et très compétent dans sa partie, notamment en islamologie, une matière dont il était un éminent spécialiste, était très apprécié de la trentaine d’élèves du cours de catéchisme. Dans une large mesure, je lui suis redevable de l’attachement aux valeurs religieuses, de l’intérêt pour les textes bibliques et de l’ouverture d’esprit que j’affichais en tant que musulman pratiquant. Je lui savais gré de m’avoir inspiré dans mes réflexions spirituelles ; grâce à lui, j’avais atteint une forme de sérénité et acquis un équilibre naturel dans ma foi, une heureuse synthèse qui m’autorisa à assumer sans effort mes deux héritages religieux sans que l’un de mes patrimoines mystiques (c’est ainsi du reste que je désignais ces deux roues de ma bicyclette) pût troubler le second.

***

Mais avant de poursuivre, j’ai lieu de croire qu’il est essentiel de revenir sur quelques points d’analyse du Coran, le caractère de ses versets, et particulièrement ceux qui concernent la relation au judaïsme et au christianisme, ou le statut des infidèles en terre d’Islam, la notion de « guerre sainte », celle du bien et du mal, la place de la vertu dans l’islam, l’appartenance à la Communauté musulmane, le rejet du libre arbitre, etc.  Nous allons nous pencher sur ces quelques thèmes dont l’importance est vitale pour expliquer la société musulmane et sa relation avec les autres civilisations. Et il s’agit dans la suite de ce chapitre d’évoquer tous ces sujets, d’expliquer leur genèse ou leur situation historique, non par mesure d’acquit, ou pour la prétention d’éclairer l’opinion ou ce qu’il importerait seulement d’indisposer mes coreligionnaires, certes non ; mais plus proprement parce que pour la suite de mon récit, j’ose penser qu’il est utile de comprendre nos Textes sacrés et la rhétorique qui les sous-tend. Il n’est que normal s’il en est de se prêter à un tel exercice et donner quelques éclaircissements, s’il fallait garder un œil critique sur un sujet si sensible. À présent, penchons-nous un peu sur tout cela.

Ainsi donc, de ce qu’ayant appris de mon instruction coranique, j’en retenais cette impression : le Coran est donc le Livre ultime, nos Textes sacrés forment l’héritage syncrétique qui parachève les religions du Livre, Muhammad en est « le sceau et la synthèse », et l’islam, la résultante des monothéismes antérieurs, ou pour user d’un terme de comptable, la religion qui consolide les autres. Pour tout sunnite, c’est bien cet esprit qui se détache de l’enseignement islamique. Et les deux versets mentionnant la venue d’un prophète nommé « Ahmad » dans les Évangiles (VII, 157) et (LXI, 6)[88], que les penseurs musulmans n’aiment rien tant qu’à citer afin de davantage crédibiliser leur discours, n’étaient donc que la validation de cette éducation coranique : « à la recherche dune légitimité solide, lislam dut se situer par rapport à la tradition biblique dont il est l’essence même, la restauration et le dépassement. Abraham offrit l’ancrage religieux idéal[89] : « la religion de votre père Abraham, lequel vous a déjà nommés Musulmans avant et dans ce Livre (XXII, 78). ».

La synthèse et le surpassement, s’il en est ainsi, me disais-je un brin défiant face aux poncifs de l’Islam, mais aussi, non sans un certain scepticisme et un sens inné de la mesure ; j’entendais pourtant que le plus souvent une religion avait besoin d’une apologétique pour défendre sa doctrine, ne fût-ce que pour davantage ancrer la foi des fidèles. Pour cette raison, je me méfiais des affirmations à l’emporte-pièce et des fadaises, dont la portée ne s’arrête pas plus loin que la morgue de ceux-là mêmes qui les déclament. Au demeurant, je ressentais dans certains propos islamistes comme une volonté de combattre, comme un réflexe d’une fate supériorité dont la certitude me rappelait davantage la fanfaronnade du supporteur, le nous-sommes-les-meilleurs, le pousse-toi-que-je-m’y-mette, qui différenciaient l’islam des autres religions.

Alors j’en venais à me dire que, si selon le Coran il apparaît que Jésus a nommément annoncé l’avènement de Ahmad (un des avatars pour désigner le Prophète Muhammad) ainsi que ces deux versets semblent l’attester selon la Sunna ; dès lors pourquoi les quatre évangiles canoniques n’en font-ils jamais état ? Par suite, fallait-il penser qu’il ne fallait point chercher ailleurs la justification de l’accusation de falsification des écritures bibliques par Muhammad ? Et l’on m’assura que si Muhammad combattit sur le tard les chrétiens, ces « associateurs[90] » coupables de mystification des Écritures, ce fut précisément à cause de la falsification des Évangiles par les chrétiens, et aussi du rejet de Jésus en tant que fils de Dieu fait homme et du dogme de La Sainte Trinité, lequel est pour l’islam contraire au principe d’unicité de Dieu, auquel rien ne saurait être associé. Muhammad, durant la période Médinoise, instruit le procès que le christianisme avait falsifié les Écritures saintes, et dès lors, le Coran fut présenté comme l’Évangile véritable, non modifié. La Sunna en avait pour preuve que l’évangile selon Jean faisait référence au Prophète : « Mais le Paraclet (parakletos en grec, paraclets en latin), lEsprit saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit »[91] (XIV, 26). J’aimerais revenir sur l’origine de ce verset vu son importance prosélytique. En grec, « parakletos » signifie consolateur, protecteur, ou aussi intercesseur,avocat pour désigner le rôle du Saint-Esprit, défenseur des croyants[92]. Ainsi le terme parakletos, et non pas periklitos, est mentionné à cinq reprises dans l’épître de l’adieu de l’Évangile de Jean. Le Paraklêtos y est déclaré être l’Esprit de vérité, l’Esprit saint. Seulement, qu’est-ce à dire de ce terme qui dans la liturgie catholique fait référence au Saint-Esprit ? Dès l’an 405 de l’ère chrétienne, la traduction latine de Jérôme (version officielle de la Bible catholique) utilise le néologisme latin paracletus[93], qui conduira à paraclet en français ou en anglais.

Au père Iak, je devais d’avoir levé le doute sur ces deux versets des sourates VII et LXI par lesquelles Jésus aurait annoncé, selon la version du recensement du Coran du calife Othman à la fin du VIIe siècle, l’avènement de Muhammad (Ahmad). Nous allons voir dans ce qui suit pourquoi et pour quelle raison cette interprétation divergea de la réalité historique. En réponse à mon questionnement sur le sujet, le père Iak évoqua dans son cours de catéchèse que Jésus utilisa le terme de Paraclet lorsqu’il annonça et promit la venue du Saint-Esprit, littéralement : « Celui qui est appelé auprès[94]. » Il ajouta prudemment qu’un certain embrouillement existe bien pour ce terme : l’homophone voisin de paracletos est periklitos ouperiklutos en grec (qui était la langue maternelle du père Iak, et aussi celle des premiers évangiles), deux substantifs prêtant à confusion, car ils partagent la même racine « prklts ». En arabe, langue consonantique, le terme grec Périklitos que l’on peut librement prononcer en y associant les voyelles « a, i, ou » – à l’idée, comme bon il semble (paraklitous, pariklatous, piriklitous, etc.), selon ce qu’on voulait lui faire dire. En l’absence de voyelles, donc, en arabe de cette époque, ce mot est un parfait homographe qui a créé une confusion de sens : au terme originel Paracletos, l’on préféra choisir, sciemment sans doute, la prononciation Piriklitos, Perekletos ou Periklutos (en arabe Beriklutos, le p étant transposé par un b), lequel signifie en grec : renommé ou illustre, et par extension de langage, loué ou glorieux. Soit en arabe, Ahmad[95]. Il me précisa que les voyelles courtes firent leur apparition dans la langue arabe, bien après le VIIe siècle et que l’introduction de cette dernière comme langue administrative dans la péninsule ne fut consacrée aux dépens du grec et du persan qu’au tout début du VIIIe siècle sous le règne d’Abdel Malik. « Dans la Bible et en araméen, l’ancêtre de l’arabe et de l’hébreu dont le syriaque est un vernaculaire continua-t-il, la racine trilitère “hmd” signifie “désirer” (et au passif, cette racine a le sens de “plaire”). Pour traduire “louer”, il existe d’autres racines en arabe[96]

Et d’« être désiré » à « être loué », il n’y a donc qu’un pas que les califes omeyyades se sont empressés de franchir afin d’établir le lien du Coran avec les Évangiles. De ce qu’étant une langue de structure consonantique, et en l’absence de voyelles courtes durant la période de recension du Coran sous le calife Othman, l’arabe ne pouvait traduire qu’imparfaitement le terme « prklts ». Par convenance, la hiérarchie islamique le transcrit donc par « périklitos (le loué) », et les coïncidences faisant bien les choses comme on dit, elle identifia ce terme dans un même élan à « ahmad ». Tandis que l’homophone grec voisin paraklètos est correctement traduit lui, non pas bien sûr par ahmad, mais par paraclet, qui lui désigne bien le Saint-Esprit dans le Nouveau Testament. Cependant, ajouta-t-il : « Pour autant que la confusion puisse résulter d’un problème de phonologie, du moins n’est-ce sans doute la seule explication. Mais je ne souhaiterais pas m’étendre sur un thème d’exégèse qui a suscité d’amples controverses, car ce n’est pas l’objet de ma catéchèse. ». Pourtant, une autre fois que je me fis plus insistant comme cette question ne cessait de trotter dans ma tête d’adolescent, il me prit en aparté pour satisfaire ma curiosité, puisqu’il me tenait, me dit-il, pour un élève à part, et certes mieux armé intellectuellement que les autres pour entendre ce qu’il était difficile de reconnaître. Ainsi, il me précisa qu’il existait le codex du Coran d’Ubay Ibn Ka ’b[97], qui était une des versions d’un des plus proches compagnons de Muhammad[98] (un des quatre contemporains du Prophète à avoir mémorisé la totalité du Coran), dont il resta des citations de ce verset 6 de la sourate LXI malgré les destructions massives de toutes les vulgates non officielles opérées lors de la recension du troisième calife omeyyade Othman. Ce recueil du Coran d’Ibn Ka ’b (non officiel, car écarté par Othman), qui fut consigné par écrit, dévoile une version bien différente dans la partie centrale du verset (LXI, 6) notée ci-après en caractères italiques gras, la version officielle du Coran la suit entre les parenthèses :

Quand Jésus, fils de Marie, dit : fils d’Israël ! Je suis bien le Messager de Dieu qui vous est envoyé

[pour la version d’ibn al Ka ’b : et je vous annonce un prophète dont la Communauté sera la dernière Communauté et par laquelle Dieu mettra un sceau aux prophètes et aux messagers]

[pour la version officielle du Coran : conformément à ce qui fut annoncé avant moi par la Torah et directement je vous annonce un Prophète qui viendra après moi, dont le nom sera « Amad », mais lorsque celui-ci se présenta à eux avec des preuves incontestables, ils (enfants d’Israël) dirent que ce fut de la sorcellerie pure],

On notera dans le codex de Ibn Ka ’b, l’absence de la référence à Ahmad. Celui-là s’était d’ailleurs déjà étonné de la disparition de 147 versets de la sourate « Les Coalisés ». Et il y avait également l’abrogation de nombreux versets par les califes et la destruction de la quasi-totalité des codex existants lors du recensement définitif par le calife Othman. Cela peut-il démontrer que l’inventaire définitif du Coran fut influencé par les califes omeyyades ? Le père Iak me laissa avec mes interrogations s’agissant des méthodes philologiques des autorités islamiques ; par contre, il m’avait également convaincu d’une chose : de la probable instrumentalisation politique des premiers califes omeyyades dans l’élaboration et l’apparat de la version officielle du Texte sacré.

***

Mais observons maintenant la situation de mes parents à travers le prisme des principes islamiques, ces normes qui encadrent la vie des musulmans. Dès mon enfance, en fait, j’en vins à réaliser de la difficulté d’associer une autre religion à l’Islam, notamment sous un même toit. J’étais bien placé pour savoir que la législation islamique tolérait les unions interconfessionnelles ; mais que dans le cas d’un musulman qui épousait une chrétienne[99], jamais l’inverse. Non que les réserves du Coran à l’endroit des mariages mixtes, pour ne pas dire leur interdiction, soient les seuls obstacles à de telles unions, certes ; mais il est des exigences plus contraignantes que sont les rites, les coutumes, le poids de la Communauté, le regard de l’Islam sur la femme, son statut, la répudiation, la tolérance pour la polygamie, et surtout les phobies de tout ce qui est impur, y compris les mécréants, et donc la méfiance des musulmans à l’égard des infidèles, et les droits dont ces derniers jouissent (la dhimitude) dans la société islamique. Eh ! comment l’union de mes parents pouvait-elle en réchapper ? Le Prophète avait eu un fils, Ibrahim, de sa concubine copte Maria, qui devint par le fait son épouse (sinon à tolérer que le seul fils du Prophète pût être un bâtard). Une forme de tolérance, si on veut, mais que pouvait être le regard du musulman sur son épouse chrétienne s’il fallait calquer ses pas sur ceux du Prophète ? Comment concilier l’amour et la haine, me direz-vous, et pourtant. Cela dit, pour un mariage mixte, il existait moult barrières qui n’étaient surmontables que de la forme la plus aisée pour l’homme musulman : la conversion de l’épouse chrétienne.

Puis il y avait la Communauté, et tout d’abord le problème du rejet de l’individu et de sa conscience personnelle au profit de la prééminence de la Communauté. J’avais l’impression que l’Islam s’octroyait une certaine exclusivité de la parole divine qui lui donnait un caractère prégnant dans les sociétés musulmanes, une emprise des âmes et de l’esprit qui entretenait une sorte de subjugation collective. J’avoue avoir toujours confié avec difficulté ma conscience à quelqu’un d’autre, à déléguer ma relation avec Dieu à un prescripteur moral, un penseur ou un imam, tel subtil ou convaincant qu’il soit. De surcroît, je n’entendais pas me taire pour remettre à d’autres ce que mon esprit devait, pour la plupart, concevoir bien mieux que le leur. Personne ne pouvait avoir le monopole de la foi, un consensus pas plus qu’une Sunna. J’estimais que l’individu, quel que fût son degré d’instruction, était une créature de Dieu, la synthèse du monde,[100] capable d’entendre son propre cœur et de comprendre les préceptes du Coran, sans intermédiaire. D’aucuns arguaient que les premiers compagnons du Prophète, que ce soit Abu Bakr, Ibn Abbas ou Ibn Mas ’ud, s’opposaient à toute réflexion spirituelle personnelle et que la Tradition privilégiait l’exégèse littérale précise et exotérique –  c’est-à-dire, l’interprétation traditionnelle – interdisant la lecture du Coran selon la conviction intime de chacun, prenant comme fondement le hadith : « Celui qui interprète le Coran selon sa propre opinion, quil accède à sa place en enfer ». Hormis que ce hadith n’a « pas été entendu de la bouche même du Prophète », et qu’en l’espèce, il s’agit de leur avis personnel, ce qui mettait en exergue le caractère spécieux de leur conclusion. D’ailleurs, comment prétendre que le Coran pouvait interdire tout libre arbitre après la lecture du verset suivant[101] : « Chaque homme recevra le prix de ce qu’il a accompli » (III, 151). N’est-ce là un bel exemple de libre arbitre pour l’être humain : pourquoi les traditionalistes s’évertuent-ils autant à bannir de la foi la conscience propre de l’individu, son sens moral alors que ce verset du Coran l’encourage ?

D’ailleurs, pour ce qui concerne l’interprétation par la déduction du Coran, Al Ghazali fait référence au verset (IV, 83) pour indiquer « que Dieu a confirmé, pour les gens du savoir, une certaine déduction » et il conclut : si l’audition n’est pas la seule condition dans l’exégèse, alors, cela implique « quil est permis à chacun de déduire du Coran, en fonction de sa compréhension et de son entendement »[102], à la clause expresse certes qu’il soit sincère et de bonne foi et qu’il s’aide des données pour une lecture exacte du texte pour ne pas simplement se limiter au sens littéral. Or, Ghazali est amené à illustrer dans son opuscule, par maints exemples, les ambigüités et les difficultés de l’interprétation des versets sans une connaissance approfondie de la multitude de nuances de la langue arabe et de l’étendue de son champ sémantique, de même que de la complexité de percevoir la vraie signification du texte au-delà de sa simple compréhension littérale. Mais si l’imam Al Ghazali, dont l’œuvre même aura tant influencé le courant traditionaliste au XIe siècle déjà autorisait une possible interprétation personnelle du Coran, n’étais-je pas alors dans mon droit quand je revendiquais l’usage de la mienne pour moi-même. Pour autant que le prophète eût été illettré – comme le soutient la Sunna en dépit d’ailleurs d’évidences contraires[103] – cela ne l’avait point empêché d’entendre la parole de Dieu ; donc, ce n’était seulement une question de lecture du texte dont il s’agissait.

Le refoulement de la conscience personnelle certes, mais il y avait aussi et surtout cette notion intransigeante d’appartenance ou non à la communauté des croyants, et ce facteur d’exclusion, cet anathème sur les non-musulmans, les mécréants, qui très tôt me gênèrent dans l’interprétation du message divin. Personnellement, j’assimilais cette contrainte, ce choix inexorable d’être ou musulman, ou mécréant, et rien d’autre, à une dictée autoritaire. Je la voyais comme la volonté d’exclure le sens moral propre, et pour lors, l’appartenance à notre communauté des croyants opposait de fait violemment le non-musulman au musulman, et avait inévitablement pour corollaire le mépris et le rejet des autres. La notion de personne de bonne volonté, dans le christianisme, dont on affuble le non-pratiquant est une notion étrangère à l’Islam. Le musulman est musulman à raison de sa pratique religieuse ou ne l’est pas. Pour ajouter une nuance supplémentaire au degré de dévotion, on emploie souvent le terme de « bon musulman » pour désigner un homme honnête et pieux, par opposition à qui, sans zèle particulier dans la pratique religieuse, fait simplement partie de la Communauté.

C’est bien ce caractère inclusif de l’Islam, cette astreinte ou d’une appartenance, ou du rejet de l’infidèle, que l’acte d’apostasie[104] vient consolider : le musulman, par sa naissance ou sa conversion, est alors soumis, asservi à la Communauté des croyants et ne peut la quitter sous peine d’encourir la peine capitale. En Islam, point de salut pour le déserteur, le séditieux[105], nulle tolérance, pas de miséricorde, non plus de pardon pour le renégat, en ce sens que son propre choix spirituel d’abandon de l’Islam ou sa volonté de s’éloigner d’un dogme, qui lui promettrait le salut de son âme, peut être source de danger pour l’ensemble des croyants : une seule brebis se jette, elle entraînerait le reste du troupeau. Un seul apostat dont l’acte infâme ne serait mis à mort, ne servirait-il d’émule pour plusieurs, qui ouvriraient dès lors, par leur exemple, le chemin à d’autres ? Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il ne peut y avoir en Islam d’autre règne que le religieux : l’homme de pouvoir ne peut s’en détourner au risque de le perdre, dès lors que l’autorité de sa personne rendrait son apostat encore plus considérable l’eût-il fait, et qu’il s’en trouverait alors beaucoup qui l’eussent suivi ; partant, il détruirait ainsi le socle sur lequel son pouvoir est basé[106]. Il y a que la condamnation de l’apostat[107] en Islam est son ciment. Et le rôle de commandeur des croyants (chef des musulmans), qui tient sa puissance politique du religieux, ne peut que renforcer l’islamisme puisque c’est l’essence même de sa légitimité : il s’en faudrait à beaucoup près pour qu’il consentît à abandonner sa foi, sinon à ce qu’il daignât perdre son pouvoir, car son apostat ouvrirait par son fatal exemple le chemin du salut en dehors de l’Islam à bien d’autres. De telle sorte que le pouvoir en terre d’Islam ne peut être que religieux, et comme corollaire de ce principe, l’apostat ne peut y être que traqué[108].

Et afin de donner plus de profondeur à ce dont il est souvent difficile de débattre en public, je me sens libre de songer que cette communauté de la Sunna finit par tenir le rôle d’une franc-maçonnerie des interdits et des punitions, où chacun se méfie de l’autre, voyant, dans le port d’une abaya de couleur un vendredi, la marque du premier soupçon. J’en ai pour preuve, dans les manuels d’éducation islamique dans quasiment tous les pays musulmans, notamment en Égypte et dans tout le Maghreb, la condamnation de l’apostasie. Elle signifie que celui qui prononcerait un terme contraire à la croyance ou voudrait trahir l’Islam ou les préceptes de l’islam (nommément, les hypocrites dans le Coran) ne sera pas simplement exclu de la communauté des musulmans (car on ne peut en sortir) : il est condamné à mort[109]. C’est de toute manière l’enfer (« le courroux de Dieu, la torture, le plus grand des châtiments [la mort] ») qui attend l’apostat au jugement dernier. Au demeurant, il faudrait citer ce hadith du compagnon du Prophète, Ibn Abbas, quand même son authenticité ne serait que partiellement confirmée[110] : « Quiconque change sa religion, tuez-le. ».

Depuis dix siècles, le musulman sunnite semble ainsi avoir aliéné son libre arbitre (itijab)[111] au profit de la Communauté. Celle-ci conditionne la manière dont il doit croire en Dieu, façonne sa capacité individuelle de se rapprocher de Dieu ou d’interpréter les textes de manière rationnelle. Car en vertu de la théorie selon laquelle le Coran est incréé, celui-ci est pour la Sunna actuelle la substance même de Dieu et en est indissociable, intemporel ; par conséquent, il ne saurait exister de libre arbitre, du moment que la puissance de Dieu est inaccessible à la raison humaine. Parce que l’essence même du Coran, son origine divine, se manifesterait dans ses versets, dès lors une simple récitation est suffisante pour s’imprégner de sa nature divine : nul besoin pour le croyant de tenter de comprendre le Texte. De là, les partisans de la Tradition sunnite jugèrent que la raison humaine était inutile à la foi, que l’intelligibilité des versets ne peut être un vecteur de dévotion en raison de la nature d’un Coran incréé.

Moi, je tenais au contraire que l’homme se devait d’entendre le message divin dès l’instant où la compréhension du texte coranique était le fondement d’une fois pure et indubitable : je ne pouvais imaginer le motif qui eût détourné le croyant de faire appel à sa raison pour déterminer son destin propre... puisqu’il s’agissait précisément du sien. Me voici libre de croire à mon gré et sans renier ma foi à ce qui pouvait m'apaiser dans ma quête spirituelle : Dieu, qui est la raison même, avait fait honneur à l’homme de la capacité de juger par lui-même, d’en appeler à son entendement, à son sens moral propre, pour déterminer librement et en conscience ses actes, lesquels seront en tout cas sanctionnés à l’heure du jugement dernier. Ibn Arabi ne l’avait-il déjà compris il y a de cela huit siècles quand il disait : « Il ne faut pas trop compter sur Dieu, mais peut-être que Dieu compte sur nous... »[112]

Et qu’ainsi, en l’absence de référence dans le Texte sacré, s’agissant de son interprétation de l’islam ou des normes islamiques, la Tradition actuelle s’en remet à Dieu à l’aune de ce consensus des croyants (Ijmaa), un ensemble de principes édictés par la Tradition et tenus pour la troisième source la plus importante de la doctrine religieuse. De quel droit, fût-ce celui né de l’arbitraire de la Sunna actuelle, le musulman ne pouvait-il s’appuyer sur la prééminence de la raison ? Que ne pouvait-il faire appel à sa capacité de juger en fonction de son degré d’initiation au Texte sacré, et ce afin de raffermir sa croyance ? Pour ma part, je tenais que la foi faisait partie de la sphère privée et ne pouvait être ni astreinte ni inféodée à une tradition ou un consensus, quel qu’il fût.

Je suis de ceux qui pensent que le Coran n’est rien autant qu’un appel à entendre et à accepter les versets (signes) de Dieu[113] pour mieux conduire la « réflexion spirituelle de lhomme, rien de moins quun message à comprendre les merveilles de la nature qui démontrent sa puissance, sa sagesse, et sa Miséricorde,comme le disait Ibn Arabi, le Coran est une insufflation de l’Esprit divin au cœur de l’être »[114], une ode à la tolérance et la miséricorde, la clémence et le pardon, l’équité et la sagesse, la pureté de l’intention.

Cependant, à la lecture du Coran, à l’écoute du message apostolique du Prophète, il me vint à douter de la nature de certains versets, notamment ceux qui abrogeaient des versets antérieurs. J’avais formé peu à peu un préjugé sur l’authenticité de ceux des versets de la période médinoise qui sont en contradiction avec d’autres plus anciens. Certains amendements avaient été introduits par Zayd, son fils adoptif et secrétaire, à la demande du Prophète, certes, s’agissant notamment de versets qui étaient devenus caducs ou redondants avec des révélations plus récentes. Mais ces changements ne furent pas les seuls. D’autres apparurent dans la première vulgate écrite du Coran, le « muchaf » de Zayd, quelques années après le décès de l’Envoyé de Dieu. Et il y en eut bien d’autres, de nombreux hadiths l’attestent, sous l’égide d’Othman et des califes précédents Abu Bakr et Omar. Un grand nombre disparurent, semble-t-il (Ubay ibn Ka ’b et ibn Mas ’ud s’en étonnèrent), à l’époque du recensement d’Othman et se trouvèrent exclus (certains furent abrogés) de la version du Coran officielle[115]. Il existe moult écrits qui traitent de la disparition ou de l’abrogation de nombreux versets[116].

De ces versets hostiles de la période médinoise et de l’ostracisme qui se dégageait des propos de l’imam de mon enfance, j’avais très tôt retenu cette confrontation inévitable entre croyant et impie, la haine des juifs[117] et aussi des chrétiens[118] ; et je m’en avisais maintenant sans que cela fût très évident pour l’esprit d’un gamin : transparaissaient dans les propos de l’imam de mes cours coraniques, ces discours haineux que la lecture de certains de ces versets alimentaient ou justifiaient. C’est sous le calife Omar, de 682 à 720, que l’hostilité à l’égard des juifs (qui ne croient pas au jour dernier) et des chrétiens (les associateurs qui filialement associent Jésus à Dieu) fut la plus notoire ; ce fut de surcroît durant son règne que la hiérarchie sunnite interdit définitivement aux non-croyants (mécréants) l’accès aux lieux saints et aux mosquées, s’appuyant sur trois versets de la sourate IX[119] (IX, 17-18 & 28) particulièrement sectaires[120]

Au début de sa prédication, Muhammad partit en lutte contre les polythéistes (païens) de sa tribu des Quraish. Très influencé par le christianisme, Le Messager de Dieu revendiqua dès sa période mekkoise l’héritage biblique et évangélique, depuis Adam jusqu’à Jésus. Puis il en vint à vouloir restaurer l’intégrité de la Bible en dénonçant les altérations commises par les chrétiens et les juifs[121]. Il « s’appropria » Abraham, originaire de Mésopotamie (Sud de l’Irak actuel), pour en faire l’ancêtre des prophètes, et de son fils Ismaël, fils de sa servante arabe Agar, le père des Arabes. Et qu’ainsi mettant en exergue le lien fondateur avec l’Islam et justifiant par ce biais le sceau de la prophétie, Muhammad proclama Abraham, bâtisseur de la Kaaba, et de son fils Ismaël (et non pas son frère Jacob comme l’enseigne la Torah) il en fit le symbole du sacrifice filial. En même temps, selon le Coran[122], Abraham, sur l’ordre de Dieu, appela au pèlerinage. Mais « seules les sources musulmanes ont fixé le souvenir de ces traditions »[123] que l’on ne retrouve pas dans les autres textes sacrés. Ces références à la Torah et aux Évangiles seraient-elles données comme des arguments pour prouver l’origine divine du Coran ?[124]  Ainsi se bâtit l’idée au sein de la communauté musulmane que Muhammad est le légitime héritier et disciple de Moise et de Jésus, les juifs et les chrétiens, des usurpateurs, des infidèles qui ont dénaturé le message divin ; d’où la logique pour un musulman de soutenir en toutes circonstances un autre croyant (frère dans la foi) contre les infidèles (c.-à-d. juifs, chrétiens et païens) afin de défendre la Révélation, la pureté du Message et la mémoire du Prophète et Messager de Dieu.

Et de ce qu’ayant reçu une longue instruction des deux religions, j’en vins à réaliser que l’islam entretenait une relation perverse au christianisme en cela qu’il ne le pensait pas comme une branche du monothéisme à laquelle l’islam s’associait à travers l’apostolat du prophète « Issa (nom désignant Jésus dans le Coran) et faire tant qu’il pût respecter la chrétienté à raison de cet héritage commun. Que non ! L’islam tenait le christianisme, non pas comme une affiliation mystique des monothéismes, mais plutôt comme un simple héritage de l’Islam, appartenant à celui-ci, puisque la volonté de Dieu fut de choisir Muhammad pour instaurer la religion de Dieu sur terre comme synthèse des deux autres, celles du Livre. Pour l’Islam, les chrétiens ont sciemment « falsifié » et trahi le message divin, et forcément l’Islam ne retient alors qu’un « christianisme mythique, celui du Coran, qui na jamais existé que dans le Coran lui-même. »[125] C’est ainsi que l’islam incorpora sa version du christianisme dans ses textes pour s’en approprier la paternité au motif que les chrétiens en auraient falsifié les écritures.

Pourtant, à la façon de la rhétorique islamique, pourquoi négliger ou omettre l’évidence, celle de la confrontation inévitable entre croyant et incrédule (mécréant) dans le Coran, celle de l’insistance du Prophète et de ses compagnons pour combattre sans distinction les incroyants (incrédules, impies, mécréants, infidèles) pour les obliger à se convertir ? Mais que restait-il de l’œcuménisme de la période mekkoise et des versets puisant leurs sources dans les traditions et références bibliques ? Qu’était-il advenu pour que Muhammad se détourne de Jérusalem pour orienter la prière vers la Mekke, pour faire des gens du Livre des infidèles et des renégats ? Était-ce la volonté de convertir par la force tous les chrétiens et les juifs à l’instar de ce qu’il venait d’accomplir avec les païens de la péninsule arabique, et pouvoir ainsi propager l’Islam bien au-delà de ses frontières arabiques, et à travers ses conquêtes, renforcer son pouvoir politique et la richesse des musulmans ?

Car à Muhammad et sa famille (ainsi qu’aux pauvres et orphelins), selon une révélation divine (VII, 41), il revenait le cinquième des butins de guerre. Seulement, la foi en son message n’eût-elle pu l’inciter à convertir les chrétiens de façon pacifique, en les convaincant de l’héritage biblique ? Et surtout, loin d’en venir à les menacer d’ordalie ou de les tuer si ceux-ci refusaient de se soumettre à l’islam, ne fallait-il plutôt leur vanter les vertus qu’il convient d’admettre dans une religion, comme aux musulmans de les suivre et au Prophète de les louer par l’exemple ?

Une chose est claire : la prédication de Médine, lorsque Muhammad associe son message divin au rôle de chef militaire, est à l’origine de la guerre contre les juifs puis contre les chrétiens, donnés jusque-là pour des membres d’une secte juive, et qui seront référés dans les révélations qui suivront comme « les gens du Livre ». Qui plus est, ce ne sont rien tant que le refus des juifs, puis celui des chrétiens, de reconnaître le message coranique et de se convertir volontairement[126] à l’islam, qui font apparaître dans le Coran médinois la volonté de soumettre par la force, de combattre sans merci tous ceux qui, parmi les gens du Livre, refusent de se convertir. « Il fut avant l’hégire, très proche des chrétiens, affirmant la mission de Jésus Messie, verbe et Esprit de Dieu, sa naissance virginale, l’Immaculée Conception de Marie, insistant sur l’Antéchrist, la Résurrection, le Jugement dernier, la vie éternelle »[127].

D’une telle sorte, s’il y avait bien sûr le verset 256 de la sourate II de l’époque mekkoise faisant référence à la tolérance, car il débutait par « Nulle contrainte en religion… », du moins fallait-il reconnaître que ce verset fût par la suite assimilé, substitué dans le collectif et l’imaginaire musulman, par les nombreux autres contradictoires de l’époque médinoise, qui donnèrent l’occasion aux califes omeyyades d’abroger illicitement[128] – illégalement selon certains, car il ne peut revenir qu’à Dieu ou à son Messager de modifier la Révélation – certains des versets de la période mekkoise (les fameux versets abrogeant les versets abrogés).

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S’il est ainsi que, pour beaucoup de croyants, le sens de nombreux versets reste énigmatique, cela ne cesse de jeter le désarroi et rendre plus arbitraire cette frontière invisible, quoique tellement envahissante dans la vie du croyant, entre le pur et l’impur, le licite et l’illicite. L’abrogation de versets, la contradiction de certains d’entre eux, la relation avec les infidèles, l’exhortation au jihad, tout cela ne fait qu’ajouter davantage de confusion dans l’esprit du croyant. Certes, le Coran admet l’existence d’éventuelles ambigüités, de sens mal définis, voire de contradictions parmi les versets : « … il sy trouve des versets clairs[129], qui sont la base du Coran[130], et d’autres équivoques[131]… mais nul autre que Dieu ne connaît l’interprétation du Livre... (III, 7) ». En revanche, nulle part le Texte ne cite que l’on peut s’autoriser à abroger certains versets au profit d’autres. Sans compter que cela est pleinement en contradiction avec le credo du Coran incréé, c’est-à-dire de son origine exclusivement divine et donc inaccessible à l’homme. S’il était bien d’origine purement divine, en quel honneur des hommes pouvaient-ils s’arroger le pouvoir de modifier la parole de Dieu ? Malgré cela, l’Ijmaa jugea de façon discrétionnaire que certains des commandements de Dieu, les plus anciens ou les moins favorables à leur pouvoir, étaient nuls et non avenus dès l’instant où d’autres révélations plus tardives pouvaient les contredire ou que des versets ultérieurs les rendaient redondants ou moins pertinents, voire pour d’autres raisons[132]. C’est dire que cela était encore une sombre histoire liée à la volonté de l’Ijmaa d’incliner la foi, et surtout d’orienter la législation coranique dans le sens qu’elle souhaitait. Par ce principe admis, ce type d’agissements, la Sunna s’est sans doute livrée à un exercice illégal de l’interprétation coranique, afin d’influer sur le sens du message divin, aux dépens de la fidélité à la Révélation.

Ces décisions furent certainement instrumentalisées par les califes en guerre contre les mazdéens en Perse, et les chrétiens au Proche-Orient[133]. Les versets « médinois », contrairement aux précédents, exhortaient les musulmans qui « professent la religion de la vérité » à combattre les « gens du Livre », juifs et chrétiens (les associateurs), à les soumettre dans l’humiliation, à leur imposer la jizya (le tribut, la capitation), voire à les tuer (combattre) (IX, 29-30 ; LXVIII, 29) ; en 638, le deuxième calife omeyyade, Omar, alors allié des Nazaréens[134], prend Jérusalem et commence la construction du Dôme du Rocher. Les conquérants arabes se désolidarisent pour lors des Nazaréens vers 640 (et se tournent non plus vers Jérusalem, mais vers la Kaaba) et persécutent leurs anciens alliés, d’où l’écriture de hadiths hostiles, comme celui recensé par Al Boukhari : « vous combattrez les juifs au point que, si lun deux se cache derrière une pierre, la pierre dira, serviteur de Dieu, il y a un juif derrière moi, tue-le ! »[135]. On découvrit alors dans les dernières vulgates du Coran des versets éminemment violents à l’égard des juifs[136]. Puis « la sévérité grandissante du Prophète à lencontre des juifs va peu à peu s’étendre aux chrétiens, accusés eux aussi d’avoir falsifié l’Évangile de Jésus. Le rejet de la Trinité et de la Crucifixion devient dès lors une constante dans son message »[137]. Suivirent donc les versets radicalement hostiles aux chrétiens dans les dernières vulgates du Coran de ce temps-ci[138]. Entre autres, il était cette sourate (XLVIII, 6) promettant le malheur et l’enfer aux chrétiens (les associateurs)[139], celle aussi prônant la lutte violente contre tous les incroyants et la solidarité entre croyants (XLVIII, 39), et telle autre (LIX, 2 à 17) ouvertement hostile aux gens du Livre notamment aux tribus juives de la péninsule arabique. Et pour faire bonne mesure, que ne faudrait-il assez rappeler cette affligeante apologie du crime des deux versets (II, 191 & 217) [140] selon lesquels persécuter un musulman ou être infidèle est plus grave que la guerre ou le combat[141] ? On comprend donc, puisqu’il s’agit du langage clair avec lequel a été écrit le Coran, qu’une conversion au christianisme est jugée plus grave qu’un meurtre (II, 217) et que le musulman doit tuer les incrédules si ceux-ci s’opposent aux croyants ou s’ils les ont chassés de leur terre (II, 191). En d’autres termes, les mécréants qui s’attaqueraient aux croyants devront être tués, et l’abandon de l’islam (apostasie) est pire qu’un crime !

Qu’on se le dise ! Que ne pourrait-on désigner le crime par crainte de dénoncer son auteur ? Car je vous laisse présumer l’effet de telles révélations sur l’imaginaire du croyant ; sans s’émanciper de son Livre saint, comment celui-ci pourrait-il d’ailleurs prétendre s’intégrer dans les sociétés judéo-chrétiennes, et réciproquement, pour le chrétien ou le juif en terre d’Islam, notamment au Moyen et Proche Orient ? Précisément, qu’il n’y ait de nos jours plus aucun juifs ni chrétiens autochtones vivant dans la péninsule arabique, n’est pas pour moi une preuve de tolérance. Voilà bien une situation qui n’est que la conséquence de l’exécration du juif et du chrétien prônée dans le Coran de ces temps de Médine.

Et s’il est ainsi qu’il faut absolument se convaincre de tenir le Coran comme une œuvre divine seulement dévolue à prêcher la tolérance, le pardon, la générosité et la paix, ne valait-il pas mieux dès lors que le croyant omît le contenu de certains des versets de la période médinoise, leur nature belliqueuse, violente, et la légitimation du meurtre, la malédiction ou la vengeance, l’incitation à la guerre religieuse ou l’obligation de financer et de soutenir les guerres des musulmans. Mais, par souci de cohérence, comment concilier tous ces commandements et surtout, comment intégrer la notion de jihad dans le cycle de la vertu coranique, si tant est qu’il fût possible de le faire ? Et si vous pensez que tout n’est pas perdu, fors sans doute l’honneur de l’esprit humain, je citerais cette conclusion du père Jacques Jomier : « Combattez dans le chemin de Dieu (jihad) ceux qui vous combattent ; ne trahissez pas, Dieu naime pas les traîtres ; tuez-les partout où vous les rencontrerez ; chassez-les des lieux où ils vous auront chassé. La sédition (apostasie) est pire que le meurtre » (II, 190-191), mais une fois les hostilités déclenchées, les musulmans doivent aller jusqu’au bout pour que cessent les persécutions et que la religion de Dieu (islam) domine (II, 193)[142], et aussi bien, ils doivent combattre pour aider les minorités musulmanes opprimées (IV, 75) pour leur envoyer un calife (un chef et un protecteur des musulmans)[143]

Et bien entendu, s’il fallait se monter le coup sans vergogne, croire un instant que les choses pussent être simples entre les musulmans et les autres, il est cette notion de jihad. Dieu leur promet la victoire (XXX, 47) ; le paradis attend ceux qui seront tués (II, 153-157, et III, 156-158, et IX, 111). Le Coran rappelle à plusieurs moments divers épisodes de batailles, Badr, Ohod, le Fossé, etc., et finalement lorsque l’islam commence à montrer sa supériorité militaire, l’ordre de lutter jusqu’au bout est donné (IX, 5-16). Le Coran est sévère pour ceux qui refusent de financer les guerres de la communauté ou qui se font exempter du service sans raison : mais il excuse ceux qui sont trop pauvres pour s’équiper (IX, 81-96). Des exemptions de service sont prévues pour les aveugles, les boiteux, les malades (XLVIII, 17). Des textes traitent du butin (VIII, 41-69 et LIX, 6-7[144]), du sort réservé aux prisonniers (XLVII, 4), du combat en lieux et temps sacrés (II, 191-194). Si l’ennemi demande la paix, qu’on l’écoute (VIII, 61) ; mais « que les musulmans ne demandent pas la paix sils sont les plus forts » (XLVII, 35)[145]. Les chrétiens et les juifs doivent être combattus (IX, 29 ; XLVII, 4 ; II, 190-191 ; IX, 5 ; etc.) jusqu’à ce qu’ils acceptent le statut particulier qui leur est réservé (dhimmitude[146]) selon les propres termes de Muhammad (IX, 29)[147]. En tout cas, l’islam doit supplanter finalement les autres religions[148] (IX, 33), par la paix, mais, s’il le faut, sinon par la guerre (II, 193). Déclaration ou exhortation à la guerre sans merci contre les associateurs (chrétiens, juifs, et païens) ? Vous jugerez ; en tout cas, « cet ensemble de textes permet de justifier à peu près toutes les mesures habituelles de guerre quun gouvernement est amené à prendre. Un point est net : la communauté musulmane doit se préparer à toute éventualité et s’armer (VIII, 60). »[149].

Au cours d’une de ses retraites spirituelles, alors qu’il avait quarante ans en 610 ou 611, Muhammad, reçut pour la première fois le message divin de l’archange Gabriel qui lui demanda de lire. «  Mais que dois-je lire ? »… car il ne savait ni lire ni écrire. Ce fut le premier verset du Coran dont la révélation se déroula durant quelque vingt-trois ans : « Lis au nom de ton Seigneur qui a créé ! Lis Car ton Seigneur est le très-généreux [] ». Suivirent, pendant plus de 22 ans, plus de 6200 versets, regroupés dans 114 sourates (chapitres), mémorisées et récitées par des fidèles jusqu’à la première transcription écrite de Zayd, le secrétaire du Prophète, sous le premier calife Abu Bakr, puis sa fixation canonique (la vulgate Othmanienne) vers 650 par Othman, le troisième calife. « Cette collecte du texte ne fut pas sans rencontrer des oppositions », d’Ibn Mas ’ud notamment, un des compagnons du Prophète. Pourtant la Sunna insiste sur le fait que cette vulgate fut acceptée de manière consensuelle.

Certes, mais que dire de l’existence des versets abrogeant ceux antérieurs – c’est-à-dire le verset du sabre (IX, 5) qui aboutira à abroger maints versets mekkois qui eux prônaient clairement la tolérance religieuse. Mais n’était-ce la seule fois que la Sunna s’autorisa à « s’émanciper » du Coran ? Prenons le cas de la lapidation. Celle-ci n’est pas mentionnée dans le Texte sacré, même si « la lapidation biblique pour adultère touchant l’homme et la femme, absente du Coran, fut adoptée dans la loi islamique, mais pour la femme seule, à la demande du calife Omar »[150]. Alors, pourquoi s’évertuer à parler de lapidation si le Coran ne l’avait pas fait ?

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Mais revenons un moment sur la difficulté de lire et comprendre le Coran. Nonobstant la fiabilité de la collecte des versets, dans cette logosphère du VIIe siècle de la péninsule arabique, existaient également les problèmes de lecture dans un dialecte arabe à l’alphabet encore évolutif et dont la syntaxe et la grammaire définitives n’apparurent que bien après. Ainsi, dans l’écriture de ce temps-là, les règles d’accentuation, les voyelles brèves, et certaines voyelles longues, étaient encore absentes [151]: les lettres n, t, b, y ne pouvaient se distinguer les unes des autres, non plus que les lettres q et f, toutes choses « qui pouvait donner lieu à des confusions pour de nombreux mots, quand certains choix de lecture seraient éliminés par le contexte. Plus grave encore, l’écriture arabe primitive n’était pas pourvue des points dont sont maintenant marquées certaines consonnes de l’alphabet pour fixer la valeur exacte des signes. Des vingt-huit lettres de l’alphabet, seules sept ne sont pas ambigües, alors que dans les plus anciens fragments du Coran, les lettres équivoques constituent plus de la moitié du texte ».[152] Un texte initialement mémorisé en dialecte arabe quasi entièrement dérivé du Syro-Araméen, puis retranscrit en langue arabe classique[153] ; comme avait dit un spécialiste de ces langues, le Coran était plus du bon syro-araméen que du mauvais arabe.

Il y avait également le problème de la rédaction en arabe classique avec son immense lexique, ses dix racines verbales les plus usitées permettant une multitude de subtilités et nuances ; et la particularité de la grammaire arabe, pouvant générer des traductions multiples aussi cohérentes les unes que les autres mais souvent susceptibles de créer des contresens, ce qui a nécessairement pu trahir le sens originel des écritures sacrées ; il y avait surtout l’incomparable polysémie du vocabulaire arabe qui entraîne inévitablement des erreurs d’interprétation, et une multitude de versions ; et aussi, la nature ésotérique même du texte, sa syntaxe, son vocabulaire, souvent « laconique et compendieux », sans trame, un récit souvent assemblé à la manière de digressions successives mises bout à bout et réordonnées en chapitres[154], confus dans sa chronologie comme dans sa thématique ; sans parler également de la problématique d’une pensée du VIIe siècle, liée au contexte de la vie dans cette partie de la péninsule arabique, poétique, riche en métaphores et en subtilités d’éloquence aboutissant à une grande opacité pour de nombreuses sourates ; de surcroît, il était surtout que le Coran représentait une révélation divine, une inspiration céleste avec son caractère inimitable (i’jaz) et qui ne peut être à la portée de l’entendement humain : « Il na pas été donné à un mortel que Dieu lui parle si ce nest par une inspiration (wahyi) (XLII, 510) ; et enfin, le fait que la prophétie ait été orale et qu’on savait peu de choses sur la logosphère dialectale de la péninsule au VIIe siècle et surtout sur les situations réelles de sa transmission à son Messager ou de son enregistrement au cours de ces vingt-trois années. Avec tout ça, pouvait-on espérer autre chose qui n’eût été qu’une confusion dans l’interprétation du Coran et de sa transcription en arabe littéral ? Aussi, ces incertitudes liées aux difficultés d’une interprétation fidèle des écritures sacrées ont pu conduire à des contresens, d’exégèses différentes qui ont complexifié sa compréhension contextuelle et permis ainsi l’éclosion de nombreuses divisions, de controverses idéologiques ou sémantiques, et de prédications sectaires ou politisées. Et enfin, il est cette question de la légitimité du premier recueil écrit du Coran qui date du VIIIe siècle et dont la rédaction eut lieu dans un contexte de lutte pour le pouvoir politique et religieux qui aboutit aux guerres du schisme chiites et au massacre des petits fils et héritiers du Prophète, Hassan et Hussein.

Voilà, j’arrête ici l’énumération un peu fastidieuse, j’en conviens, de ce qui a contribué à un entendement compliqué d’un récit divin ; puisqu’il s’agissait de davantage obéir à Dieu que de tenter de s’en rapprocher, autant valait-il réciter sans réfléchir que réfléchir pour mieux réciter. À tout prendre encore, fallait-il même un espace pour la raison dans la foi, sachant que selon Pascal, « c’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison.  Voilà ce qu’est la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison » ?

***

Je retenais toutefois que la Sunna fut bâtie sur des fondations qui suscitent une grande prudence quant à leur vraie nature et leur finalité religieuse. Car ici où elle comptait éclairer la foi du croyant, elle l’inclinait habilement vers sa doctrine ; là où elle avait la prétention d’interpréter le message divin, elle le codifiait selon ses propres normes. À l’esprit critique, elle substituait plutôt l’idée d’imitation, comme si comparaison était raison, laissant penser que raison et religion ne pussent se confondre. Mais si vous me dites que la religion exclut tout appel à la raison humaine, alors comment entendez-vous concilier dans une même foi la contradiction du message œcuménique de la période mekkoise avec les versets guerriers empreints de violence des deux décennies de la Révélation à Médine ?

Devant les pensées dichotomiques de ces deux périodes de la Révélation, doit-on s’étonner que le musulman bien incapable de réconcilier le tout, son esprit alimenté par la violence de certains versets médinois, se retrouve pour lors dans un univers spirituel où le cœur peine à en appeler à la raison ? Et qu’on ne s’émeuve pas quand certaines fois un fidèle, égaré par de tels commandements divins, ou l’esprit intoxiqué par tant d’appels à la haine, à la violence, pour être le martyr de son culte, en vient à commettre l’irréparable : l’attentat ou le meurtre religieux au nom de la défense de l’islam, ou de ce qu’il en retient ! Et partant, face à autant de contradictions, de ravaudages de l’esprit, tant s’en faut du reste qu’on puisse être surpris que le fidèle juge en définitive qu’il vaut mieux croire en une foi transcendante, celle infinie d’une âme pure tout acquise à la dévotion et inaccessible à la raison humaine ? En un mot, à la manière que les fondamentalistes aiment parfois à raccourcir la pensée humaine, est-ce à dire qu’une foi, sans transcendance, n’est qu’une simple philosophie ? Cela expliquerait d’ailleurs le rejet de toute philosophie décorannisée (non islamiste) par l’islam orthodoxe, traditionaliste. Comment les principes purs de cet Islam dépouillé de tout recours à la raison, avec les limites qu’il ne cesse de prouver depuis plus de huit siècles, ne pourraient-ils dès lors ne pas se heurter à la réalité de la vie moderne, ne pas dévoiler les limites de l’intransigeance de la Révélation et celle de la personnalité de son Messager, pour ainsi ôter au message divin ce qu’on ne peut que concéder à sa réalité ?

Et si cette dichotomie (opposition de Coran de Médine et de la Mekke) était bien perceptible du temps de Muhammad, pourquoi en serait-elle autrement de nos jours, son interprétation critique moins légitime ? Car c’est de ceci dont il s’agit : l’appel à la raison humaine, au libre arbitre de l’homme, ne peut être concilié avec les contradictions des deux périodes de la Révélation, car elle mettrait pour lors en doute le caractère divin de la Prophétie. Partant, la Sunna peut-elle faire autrement que de prêcher, d’imposer le dogme du Coran incréé : un Coran substance même de Dieu et inséparable de lui, inaccessible à la raison humaine, et d’évoquer, comme Pascal, la limite de celle-ci dans la spiritualité et admettre qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent[155] ?

Voilà pourquoi la Sunna est, ce qu’elle est, depuis plus de dix siècles, inflexible quant au dogme du Coran incréé, excluant tout libre arbitre humain, prompt à stigmatiser les limites de la raison, pour le vain motif que ce serait une entrave à l’absolue puissance de Dieu. L’Islam actuel ne rejette pas seulement le droit à l’homme de disposer de sa conscience, il la lui nie.

Avec cela, il ne m’appartient point de développer une thèse non plus que d’entamer un débat. Il est question de constater cet axiome coranique : le Coran ne laisse pas à l’homme le soin de disposer de sa conscience, il y va de la crédibilité même du message divin. La Sunna, telle une force centripète de la pensée, un maelström de la doctrine religieuse, entraîne vers sa seule norme, son dogme unique, toutes les interprétations et pratiques spirituelles des fidèles. Ainsi la Communauté devient monolithique et indivisible face à sa foi, ne laissant aucun espace pour la liberté de pensée ni à l’individu, ni surtout au philosophe. En sorte que, et vous l’aurez compris, il y avait foule de précautions à prendre s’agissant de la compréhension et de l’interprétation des textes sacrés par la Sunna et de leur contextualisation.

S’il en faut retenir une chose : par cela seul que l’individu puisse avoir sa propre conviction et quelque importantes que puissent être les questions spirituelles, c’est qu’il existe en Islam, une compatibilité assumée entre croyance et violence qui tend à banaliser le crime religieux. Ah ! hélas ! Mais c’est de ceci qu’il est question : plus que l’appel au meurtre, ou l’apologie du crime, importe la morale qu’il suscite, les barrières qu’il fait tomber, le mal qu’il encourage, les plus violentes passions, et les plus criminelles, qu’il autorise. Si le Coran est un message divin, il faut alors convenir que le bien ne serait plus une vertu cardinale, et que le crime ou le meurtre ne seraient plus des délits. Et quand ceux-ci sont sacralisés de la sorte, faut-il s’étonner de la violence de la nature humaine ? Cela est confondant, n’est-il pas vrai ? La vertu en Islam ne serait donc pas le plus grand bien. Dès lors, comment peut-on prétendre ne pas attaquer cet axiome de la morale humaine, cher à la Bible, qui condamne le vice pour faire l’éloge de la vertu, quand, dans le Coran, on encourage si ouvertement le crime, on ordonne le meurtre religieux[156], ou quand on suscite la haine de son prochain s’il n’est pas musulman ? Que ne peut-on accepter de juger le mal quand il se déclare aussi clairement ? Pourquoi ne pas admettre l’évidence ! Entre cette exhortation à tuer au nom d’une religion, et les crimes et les attentats qui de nos jours sont commis, le lien apparaît profond. De certains de ses versets, le Coran tire la matière de l’indignation qu’il représente. Ne pas le dénoncer n’est qu’hypocrisie.

Mais sans doute, il faut bien l’admettre, que j’entends faire fi de ces évidences, démentir mes propres réflexions, refouler ces constatations impensables en Islam, et qui ne sont après-tout que personnelles, sans doute que mon lien avec le Coran est le plus sacral, le plus vénéré, dans l’ordre des choses spirituelles, sans doute qu’il me rattache tant à ma naissance que je ne suis pas en droit de réclamer le moindre écart pour satisfaire ma conscience. Oui, je dois en convenir. C’est une évidence, une vérité à laquelle je dois me ranger, silencieusement : le caractère sacré et indiscutable de la Révélation. En dépit de ces réflexions, n’est-on pas en droit de dire que la volonté de domination de l’Islam nous instruit, que le fidèle, qui tire ses enseignements du Coran et de la vie du Prophète, se prête trop facilement à cette présomption selon laquelle le monde serait ainsi que la vertu malheureusement échoue souvent là où le crime prospère [157]; par voie de conséquence, ne vaut-il pas mieux se joindre aux méchants s’il s’agit de propager l’islam pour dominer le monde, comme le Prophète l’avait prédit ?

Il est question ici du Coran de La Mekke face à celui de Médine : le malheur prime sur la moralité s’il sert l’intérêt de l’Islam. Certes, au cours de l’histoire, l’islam n’est pas la seule des religions monothéistes à avoir provoqué dérives, excès, exécutions ou massacres au nom d’un dogme. Car ajoutons qu’il s’y agit d’une constante dans le mal, celle d’utiliser la foi, disait Sade, moins souvent pour en tirer les vertus de la nature humaine que pour en exacerber les faiblesses. Qu’il faut d’ignorance ou de mépris pour l’histoire de l’humanité pour ne pas admettre cette vérité ! Les religions ont si souvent été à la confluence des tensions entre les peuples, à l’origine de guerres et de massacres, qu’il est permis de s’interroger sur le mérite de la foi pour l’avenir du genre humain[158]. Est-ce à dire qu’il faille seulement « trouver le mal dans la pénombre des religions », quand le flou des messages se traduit par les errements du fidèle qui trop souvent s’y réfugie, mépris par le mystère d’une croyance. Un mystère, disait Paulhan, « nest pas une explication, mais un mythe non plus : cest Dieu qui a créé le monde, eh bien, qui a créé Dieu ?... Cest une tortue, disent les Indiens, qui porte la Terre sur son dos. Soit, mais qui porte la tortue ?[159] ». Et c’est ainsi qu’un mythe, comme un crime, en peut cacher un autre, par construction, tel le reflet d’un miroir dans un autre miroir. Où s’arrête la foi, où commence la raison ?

***

Cela posé, et pour en revenir à la situation de mes parents, s’agissant de tolérance religieuse, j’en retenais que ma mère ne pouvait comprendre qu’on pût la traiter d’impie ou la contraindre à renier sa foi, la menacer au nom de Dieu. Et, pour paraphraser Albert Camus, entre défendre ma mère et mon devoir de musulman, je n’ai jamais hésité à choisir ma mère. À sa manière, mon père non plus. Cela m’avait toujours rassuré. D’ailleurs, je ne voyais pas en quoi l’obligation de se « soumettre » à l’Islam pouvait rapprocher à la fois les fidèles de Dieu, comme exclure les autres gens du « Livre », les « infidèles », qui avaient fait vœu de piété envers ce même Dieu. Et surtout, pour si tolérante que notre religion pût se réclamer, à viser de tels principes que la morale humaine ne pouvait que réprouver tôt ou tard, l’Islam ne risquait-il pas de perdre ce combat sur la conquête des âmes par la soumission qu’il s’était fixée. Embrasser, se rendre, se soumettre, ou se convertir à l’islam, volontairement ou par la force, peu importe le terme et indépendamment de tout débat d’ordre sémantique, cette soumission à l’islam à l’exclusion de tout autre choix de conscience, n’implique-t-elle pas l’aliénation du droit de l’individu à la pratique religieuse de son choix ?

Et quand même ne pourrait-on faire honneur à cette vérité, car l’Islam n’est pas enclin à la tolérer, du moins devrait-on convenir que cette soumission privait l’homme d’un lien de proximité avec Dieu, une relation qui est aliénée au profit de cette communauté des croyants. Et l’on aboutissait à cette sorte d’envoûtement collectif qui privait l’individu de tout lien personnel avec Dieu et le jugeait à l’aune de ces milliers de hadiths du Messager de Dieu, ramenés après examen à mille-deux-cents paroles, actes et principes de vie du Prophète tels qu’ils avaient été rapportés et compilés par quelque cinquante-mille compagnons et autres califes et théologiens islamiques.

S’il est vrai que je n’entendais rien moins que remettre en cause le dogme de l’origine divine du Coran, j’osais penser toutefois comme les premiers musulmans qu’il était une œuvre humaine et que ce credo n’était en rien contradictoire avec ma profession de foi ; l’homme était en droit d’examiner ce qui venait de Dieu et ce qui servait les intérêts de certains. Et je m’interrogeais donc sur ce lien d’asservissement si intense de l’individu, de sa foi, de son sort personnel, de sa liberté de penser et de croire ; cette allégeance à cette Sunna actuelle, à ce corpus de lois et d’idées-forces indirectement associées à la parole divine, qui fut imposée au neuvième siècle pour des raisons politiques à la grande majorité des musulmans.

Même si cela parait fastidieux au lecteur plus attaché au genre romanesque qu’à l’étude de l’islam, j’ose penser qu’il est essentiel avant toute chose d’analyser un peu le Coran à travers une dialectique dépurée des clichés habituels. Cette analyse permet de mieux comprendre la suite de mon récit.

 

« les juifs et les chrétiens, que Dieu les anéantisse, ils sont tellement stupides » (IX, 30). « Si vous rencontrez les infidèles, frappez-les à la nuque jusqu’à ce que vous les ayez abattus : enchaînez-les alors fortement ; puis vous choisirez entre leur libération et leur rançon afin que cesse la guerre… » (XLVII, 4)

« Combattez dans le chemin de Dieu ceux qui luttent contre vous. Ne soyez pas agresseurs (transgresseurs) Allah naime pas les agresseurs. Mais tuez-les partout où vous les rencontrerez ; chassez-les d’où ils vous auront chassés. La sédition (trahison) est pire que le meurtre… S’ils vous combattent, tuez-les : telle est la rétribution des incrédules (mécréants) » (II, 190-191).

 

« Ô vous qui croyez [musulmans] ! N’établissez des liens damitié qu’entre vous, les mécréants (les autres) ne manqueront pas de vous nuire, ils veulent votre perte, la haine se manifeste dans leurs bouches, mais ce qui est caché dans leurs cœurs est pire encore » (III, 118).

 

« Ô Prophète ! Fais le jihad contre les mécréants et les hypocrites ; sois dur avec eux ! Leur refuge sera lEnfer, bon débarras ! » (IX, 73)

« Ô vous qui croyez [musulmans] ! Ne prenez pas pour amis (ou chef) ceux parmi les juifs et les chrétiens, qui considèrent votre religion comme un sujet de raillerie et de jeu, et parmi les mécréants… » (V, 57)

 

 « Allah punira [les] hypocrites et les associateurs (chrétiens, juifs et païens) Il les maudit et leur prépare lEnfer (XLVIII, 6) Muhammad est le Prophète dAllah et les musulmans (ceux qui sont avec lui) sont violents (durs) envers les mécréants, miséricordieux (compatissants) entre eux » (XLVIII, 29)

 

« Ceux qui ont été incroyants (les mécréants qui ne croient pas en lislam) et qui auront traité nos versets (signes) de mensonges, ceux-là subiront le châtiment le plus horrible » (XXII, 57)


 

3 – NEW YORK

« Il me semble que cest rendre un service aux mœurs que de dévoiler les moyens quemploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes »

Pierre Choderlos de Laclos (Préface, Les liaisons dangereuses)

 

« Ce que je suis crie plus fort que ce que je dis. »

Edgar Morin

Après avoir passé mon baccalauréat à Alexandrie en juin 1976, j’avais choisi pour mes études Bowdoin College, dans l’état du Maine aux États-Unis. Le campus était à une demi-heure de Portland où vivait mon oncle et ma tante chez qui j’allais régulièrement les week-ends. Mes parents avaient suivi ma scolarité pas à pas, n’épargnant jamais rien pour mon éducation. Mon père, contrairement à ma mère qui avait fait des pieds et des mains pour que je fusse pensionnaire en classe préparatoire mathématique dans un des meilleurs lycées parisiens, avait tenu à ce que je fisse mes études aux États-Unis, dans les meilleurs établissements ; il disait que sans une bonne éducation la vie n’épargnait jamais les exilés, et il fut ravi quand il apprit en juillet 1975 mon résultat au SAT, l’examen national requis pour la scolarité américaine. Grâce en partie à ces notes, la plupart des universités auxquelles j’avais envoyé mes dossiers d’admission m’acceptèrent comme étudiant, parmi lesquelles Brown, Yale, Columbia, Dartmouth, Amherst ou Williams College. Souvent qualifié de petit Harvard ou de small Ivy pour la qualité de son enseignement, Bowdoin College était une des meilleures universités privées en sciences humaines aux États-Unis, sa réputation égalant la plupart des neuf établissements qualifiés d’Ivy League. L’université doit son nom à son fondateur, un riche industriel huguenot originaire de La Rochelle du nom de Pierre Baudoin (le nom fut anglicisé) qui avait installé son campus sur des terres qu’il possédait à la fin du XVIIIe siècle. Cette université qui était donc « française » selon ma mère, eut naturellement sa préférence. Son campus, collé à la petite ville de Brunswick au bord de l’océan, dénombrait quinze-cents étudiants et était assurément l’un des plus beaux des États-Unis ; ce collège privé m’avait accordé une bourse qui couvrait la quasi-totalité de mes frais de scolarité en raison de la qualité d’ancien combattant de mon père, lequel avait devancé l’appel en décembre 1943 : à tout juste dix-huit ans, mon père avait fait le débarquement de Normandie dans l’armée américaine et avait participé à la libération de la France et de la Belgique. J’avais obtenu en quatre ans une licence (BS) en mathématique ainsi qu’une maîtrise en automatique et statistique. Une grande société d’investissement où j’avais fait un stage d’été à l’issue de ma troisième année universitaire m’avait recruté à Manhattan. Dès l’obtention de mon diplôme, j’avais été incorporé en juin 1980 dans l’équipe de recherche quantitative de la banque. Mon travail consistait à élaborer des outils quantitatifs d’aide à la décision que les négociateurs de marchés de capitaux utilisaient pour coter le prix des valeurs sur les marchés financiers, notamment les matières premières et les titres obligataires. Ces outils statistiques permettaient d’arbitrer des actifs dès que les modèles identifiaient un écart entre le cours d’un titre et sa valeur intrinsèque. Je m’étais inscrit dès la seconde année à des cours du soir de finance à la New York University. J’avais par la suite étudié pour présenter les trois examens d’aptitude à l’analyse financière. Une fois obtenu le diplôme professionnel de CFA (analyste financier certifié), je fus promu au poste de sénior VP, responsable de certains grands comptes de la banque d’investissement, avec une équipe d’une dizaine d’analystes financiers sous ma coupe.

Je gagnais très bien ma vie qui était fort aisée pour quelqu’un de mon âge, et profitais pleinement de ces années dorées à Manhattan. J’avais connu mon ami Khalil l’année de mon arrivée à New York un après-midi au café Valetta. Il était Palestinien, comme moi, et avait émigré aux États-Unis en tant que réfugié à l’âge de dix ans, juste après la guerre des Six Jours. Il avait été en classe dans le New Jersey où un oncle déjà établi depuis 1948 l’avait recueilli. Il avait eu beaucoup de mal à se faire à sa nouvelle vie, ne craignant jamais sa peine pour s’intégrer, et s’en était sorti grâce à l’école, m’avait-il dit. Nous avions quasiment le même âge et quelques années de travail lui avaient permis de mettre un peu d’argent de côté. Il envisageait de commencer l’année suivante des études de science politique à la New York University, toute proche.

J’étais jeune, américain, avec un très bon boulot dans la finance et j’habitais dans ce nouveau quartier de Soho où régnaient vers ces temps-là pour l’essentiel les entrepôts et les magasins de commerce de gros. Ainsi se passait ma vie, à gagner de l’argent, à en dépenser presque autant, dans l’insouciance, profitant bien de l’atmosphère trépidante des années quatre-vingt à Manhattan. J’allais une fois par an voir mes parents à Alexandrie, et je me rendais souvent pour quelques fins de semaine chez mon oncle et ma tante à Portland. J’y passais habituellement les fêtes de l’Aïd, Thanksgiving et quelquefois les fêtes de fin d’année quand je ne rentrais pas à Alexandrie. Mes journées étaient longues, et il m’arrivait de rester au bureau la nuit déjà tombée, quand je devais aider les équipes de négociation de Tokyo ou Hong Kong. Le reste du temps, lorsque je ne sortais pas avec mon groupe de copains de Wall Street, je retrouvais régulièrement Khalil et les quelques amis que nous avions dans le quartier. Je passais ainsi mes soirées à dépenser mes sous, quand je n’étais pas plongé dans mes bouquins, car j’adorais la lecture. En vérité, j’avais l’impression que mon cerveau s’était peu à peu figé, et que ma réflexion s’était engluée à faire tant que de concocter des évaluations financières et de l’arbitrage d’actif ou de la négociation de titres à longueur de jour jusqu’à une heure tardive. Bien qu’encore jeune de cœur, j’avais la désagréable sensation d’avoir l’esprit vide de richesse de la pensée et la tête riche de dollars qui avaient tendance à l’enfler.

S’il est ainsi que j’avais la vie facile, j’étais à vrai dire heureux de mon sort. Qui ne l’eût été dans ma situation ? Mais mon idéal n’y trouvait pas son compte. Plus j’engrangeais boni et primes, plus ma recherche d’un ailleurs se faisait pressante. J’habitais dans un trois-pièces-cuisine au deuxième étage d’un immeuble néo-victorien que je partageais avec un couple brésilien de mes amis, au 105 Thompson Street, à deux pas de Prince Street, au cœur de Soho. Pour toute entrée, il n’y avait que quelques marches donnant sur un couloir étroit, un peu sombre, un vieil escalier de bois, une peinture défraîchie et des blattes qui souvent sortaient faire leur petite promenade dans les couloirs. Toute l’ambiance de ce quartier historique s’y trouvait réunie. Les propriétaires, un couple d’hommes que nous n’avions jamais rencontrés vivaient à San Francisco. Ils nous concédaient le gîte dans cet appartement bien rénové en contrepartie d’une somme relativement modique au vu de l’emplacement exceptionnel qui avait conservé son charme d’antan. À quelques dizaines de mètres se trouvait la boulangerie italienne Vésuvio sur Prince ; tout proche aussi, le Café Valetta à l’angle de Prince et Sullivan, où avaient pour habitude de se réunir Arabes, Italiens et autres métèques comme moi du quartier, autour d’un expresso bien serré, ou d’un machiatto voluptueux servi dans de petits verres Duralex. On y rencontrait une clientèle qui par instants s’apostrophait en maltais, un sabir d’italien et de dialecte arabe, dans une atmosphère enfumée rythmée par le ballet toujours lâché, désinvolte par moments, de deux jeunes serveuses maltaises. Je m’y rendais régulièrement les samedis après-midi, égrenant de mes doigts les boules d’ambre enfilées en collier de mon misbah. Cette atmosphère me rappelait l’enfance, ne manquait que le bruit des charrettes ambulantes ou la foule bigarrée de mon quartier d’Alexandrie. En semaine, souvent le vendredi soir, je retrouvais régulièrement mes collègues de bureau au restaurant Gallipoli sur Hudson Street, au coin de Charlton Street, à un pâté d’immeubles de SOB’s, Sound of Brazil, à l’angle de Varick et de West Houston. SoB était aussi un lieu à la mode où l’on venait de temps à autre aussi avec mes colocataires brésiliens écouter des rythmes de samba ou de bossa-nova. Des artistes brésiliens aussi célèbres que Gal Costa, Toquinho, Maria Creuza ou Caetano Veloso s’y étaient produits au début de leur carrière lors qu’ils étaient de passage dans la Grande Pomme. Le Gallipoli était souvent bondé. Au bout du long bar en acajou qu’un garde-corps en bois séparait de la salle de restaurant sur la gauche, nous attendions ce soir-là, patiemment, qu’une table pour six personnes se libère.

À vingt-et-un ans, Adèle avait commencé il y a peu son job de serveuse au Gallipoli. Submergé par le brouhaha et la foule de clients, je n’avais pas fait cas d’elle au premier regard. Il faut dire que la cohue qui régnait au bar ne prédisposait point à une flânerie de l’âme : elle rappelait davantage le souk aux légumes de mon quartier d’Alexandrie, avec les cocktails, sans les foulards. Mais lors même qu’elle s’adressa à moi pour la première fois pour prendre ma commande, je sentis que pour longtemps je ne pourrais plus me distraire de son magnifique sourire. Un accès de bien-être soudain me submergea ; comme une onde étrange venue d’ailleurs, une impression fugitive m’enveloppa le cœur, le pressa, m’empêchant de trouver mes mots pour lui répondre. Ce fut ses traits d’une finesse si délicieuse, cet air mutin qui donnait si bien le change à une tendresse exquise et naturelle. Et que dire de l’expression merveilleuse de son regard, la lueur si douce de ses yeux gris en amande qui pétillaient de joie et de malice ? Ils me laissèrent perplexe, semblable à un amoureux contrit que l’on surprend. Une seconde d’une situation que seul le fou rire de notre tablée put interrompre :

— Oh ! ne faites pas gaffe. Ce type parle quatre ou cinq langues couramment, mais ne comprend que si on lui parle en signes, lança un de mes potes de travail.

L’allusion aux langues, somme toute assez fréquente, n’est pas un compliment aux États-Unis. Être bilingue est tout juste distrayant (les américains utilisent le néologisme « distraction »), rien de plus ; être trilingue est une vraie perte de temps, parfaitement inutile ; en général on ne donne pas de boulot au polyglotte que l’on tient fréquemment pour futile ; curieusement, on le juge un brin suspect d’ailleurs, car on devine alors vite l’étranger qui prétend se donner à voir comme un Américain, un sujet de raillerie au reste. Dans ce pays, la personne cultivée, le touche-à-tout n’est rien tant qu’un expert en rien ; ici, il faut maîtriser l’anglais à la perfection, pour pouvoir jouer des coudes, pour avoir la mentalité d’un arracheur de dents. Parler sans un soupçon d’accent suffit, et qu’est-il besoin de s’embarrasser d’une autre langue ? C’est un monde où il vaut mieux connaître beaucoup de peu de choses, que peu de beaucoup, savoir tout d’un peu que de tout un peu[clx]. Cela donne à entendre, en un mot, que la culture générale ne sert à rien, n’était peut-être pour s’en prévaloir ou pour faire l’intéressant entre deux verres d’alcool, en société ou les soirs de bringue. Mais, si l’Amérique est un pays rassuré par ses institutions, sûr de son bon droit, où l’on apprécie rarement la demi-mesure, où le noir se méfie du blanc (il ne s’agit ici que d’une métaphore), je n’ai jamais ressenti, en revanche, que le chrétien se défie du musulman. Même pas, je crois qu’ils nous ignorent, tout bonnement.

Du reste, peut-on leur faire grief de ne nous prêter qu’une attention bien molle ? Ne faut-il accepter que nous autres, musulmans, ayons apporté, si peu qu’il paraisse, une bien faible contribution au monde civilisé depuis le Moyen Âge ? Ainsi doivent-ils penser. Non, certes qu’ils nous tiennent pour des parasites, des ilotes ; mais du moins nous regardent-ils comme des gens d’ailleurs qui auraient dû y rester, tout simplement. Mais l’Amérique, c’est surtout un pays où l’on abhorre le « ni chair, ni poisson ». C’est une culture qui requiert un avis tranché sur tout, même quand on ne sait trop ce dont il s’agit. C’est une société où l’on aime les certitudes, qu’on prend souvent d’ailleurs pour des opinions ; aussi, en a-t-on trouvé une, qu’il ne faut alors plus la lâcher, la défendre bec et ongles face aux autres qui ne pensent qu’à vous la bouffer ! Ici, point d’indulgence pour le « mi-figue, mi-raisin » : c’est un pays où l’on demande aux gens, s’ils le souhaitent, de se contenter d’en savoir peu, mais de toujours simplement et clairement l’exprimer ; et ce qui va sans dire est souvent répété sans rime ni raison. C’est une société qui a un faible pour ceux qui ne refusent jamais de se pousser du col, un peuple qui admire les bavards et les beaux parleurs davantage que les taiseux, contrairement au Moyen-Orient. Et, ici, autant dire les choses catégoriquement et en bon anglais, préférablement sans un soupçon d’accent étranger, car on ne prendra jamais la peine de tenter de vous comprendre ; l’anglais est nécessaire, et il se suffit à lui-même, il n’y a aucune raison d’apprendre une autre langue : il s’agit simplement de la bien maîtriser ; ça tombe bien, c’est de fait la seule langue officielle.

Et s’agissant de cela, voilà qu’un jour je disais cyniquement à Khalil que l’arabe (l’arabe littéral) est une langue si belle, tellement riche et sophistiquée, qu’aucun arabe ne la veut pour son parler courant ! De ce qu’étant trop raffiné et complexe pour des esprits qui parfois peuvent l'être moins, l’arabe littéral est délaissé pour des variantes plus simples dans chaque pays (les dialectes), voire pour le français et l’anglais. Mais, nous autres, Arabes, sommes ô combien fiers de notre langue sacrée[clxi]. Pardi ! Pour la Sunna, c’est la langue du Coran. Nous la vénérons tant et si bien que, curieusement, à son usage, nous lui préférons le dédaigneux orgueil de l’internationaliser par le truchement du Livre. C’est ainsi que l’arabe est devenu exclusivement la langue du Coran en lieu de celle du parler commun. C’est d’ailleurs pour cette raison que la langue arabe n’a su évoluer ou n’a pu être réformée pour devenir contemporaine de sa société. Comment pourrait-on toucher d’ailleurs à un mythe aussi sacré ? Si j’osais me croire économiste, l’espace d’un instant, j’aurais dit que c’est justement parce que les Arabes la produisent localement et à foison grâce à l’école coranique obligatoire, et qu’ils n’en ont qu’une utilité limitée (mis à part le religieux, le droit ou la littérature pour une élite) qu’ils s’échinent à la promouvoir ailleurs. En définitive, que les Arabes cherchent tant à exporter leur langue par le truchement du Coran n’est pas un curieux paradoxe ; cela tient au fait qu’ils considèrent que cette langue est sacrée, qu’elle est indissociable du Coran. En fait, l’arabe n’est jamais sortie de la Mosquée, n’a pas osé séduire ou affronté la rue. Cette langue vivra ou mourra avec son Livre.

***

Mais permettez-moi encore un instant de m’exprimer sur les États-Unis, puisque je me suis pris à m’entretenir de mes pensées sur ce pays qui m’a tant apporté ; ces quelques brèves digressions peuvent être utiles pour la suite de mon récit.

J’ai ainsi remarqué que, contrairement au Moyen-Orient, il n’y a aux États-Unis aucune place pour « Dieu seul le sait »[clxii] ou notre « Si dieu le veut » qui nous sont si typiques. Au début, cela m’avait frappé qu’on pût vivre en s’épargnant aussi facilement l’usage de telles expressions toutes faites, qui paraissent si cruciales pour les Arabes et les musulmans plus généralement. Pour nous, elles paraissent indispensables, sont rassurantes, montrent tout l’intérêt qu’on attache au Coran ; elles lient les membres de notre Communauté. On ne peut s’en passer du matin au soir. Et aussi bien, on y a recours sitôt qu’on ne comprend pas de quoi il s’agit ou que l’on n’a simplement pas envie de répondre ou de s’engager. Aux États-Unis, cette manie est bannie. Constamment dans ce pays, il faut montrer qu’on sait, qu’on est responsable à tout moment de ses actes, même quand on n’en sait fichtrement rien, et il faut souvent piquer l’intérêt des autres, faire son intéressant, comme on dit. Et toujours, il est nécessaire de répondre d’un air assuré et sur un ton péremptoire, comme un avocat, si l’on veut passer pour crédible, exister en société. Le ni-quoi-ni-qu’est-ce  que les Français tolèrent aisément, ici, n’a pas sa place.

Revenons maintenant à ma soirée au Gallipoli, le soir où j’ai connu Adèle, ce soir où tout a changé pour moi sans que je m’en rende compte. Assis à table, passant ma commande avec mon groupe d’amis du boulot, j’étais donc empêtré entre mon embarras et mes divagations de l’âme. J’étais pris de court, submergé par ma timidité, les mots semblaient se dérober à mes lèvres, je tentais de cacher ma confusion… qui augmentait, les secondes se passaient comme des heures. Je m’obstinais à observer mon menu comme si je ne pouvais plus m’en passer, si seulement il pouvait me sauver de mon embarras. Finalement, je parvins à marmotter ma commande, balançant à l’adresse de la serveuse mes deux plats sans que j’eusse vraiment bien réalisé ce que je venais de commander. J’évitais de la trop fixer, fuyait son regard, craignais d’être intimidé davantage et de m’enfoncer dans cette situation burlesque, un peu plus s’il en fallait. C’est peu de dire que cette fille m’avait tapé dans l’œil ! Certes ma timidité m’avait encore trahi, mais, Dieu que cette fille était belle !

Ce n’est pas la première fois que ma timidité me joue des tours, curieusement d’ailleurs lorsque notre tablée compte plus de quatre personnes et que je me sens vite un étranger parmi mes amis. Tant s’en faut que je sois un brillant causeur, je peux néanmoins me plaire à des conversations à deux, voire trois ; je les redoute en revanche dès que l’assistance est plus nombreuse, comme je suis vite mal à l’aise dès que s’installe un tohu-bohu pourvu par les bribes de discussion aux thèmes ordinaires de plus de cinq convives. Je mets cette espèce d’agoraphobie sur le compte de mon asocialité. Mais j’ose croire que c’est plus commode pour moi d’avouer une telle tare, et que cela a aussi le mérite de me rassurer, plutôt que d’aller voir un « psy ». Je gagerais que celui-ci aurait immanquablement lié mon accès de timidité, mon tempérament parfois trop solitaire, à des symptômes qu’il eût jugés pathologiques, à n’en pas douter. Il aurait inévitablement supposé que mes quelques menus dérangements de l’esprit ne pouvaient que s’aboucher, allez savoir, avec un traumatisme de jeunesse, une angoisse existentielle : celle du gosse tiraillé entre deux religions envahissantes, une enfance qui n’aurait pu que produire des troubles du comportement à l’âge adulte. Il en faut bien moins pour qu’un « psy » vous diagnostique le symptôme d’une maladie psychique chronique. Mais l’explication est moins dramatique, en ceci que j’ai tout simplement beaucoup de peine et d’ennui à suivre ces discussions à l’emporte-pièce des soirées festives. Car j’ai vite fait de m’ennuyer quand les esprits, échaudés par l’alcool, commencent à confondre oraisons jaculatoires avec raisons éjaculatoires ; ou lorsque ceux qui vous approuvent sont les mêmes qui font mine de vous entendre, mais qui vous comprennent le moins, puisqu’ils pensent déjà à ce qu’ils pourront enfin dire, une fois que vous n’aurez plus rien à dire ; ou ainsi lorsqu’une personne interrompt l’autre, pour se saisir de l’animation d’une discussion qui se languit, et ainsi se l’approprier dans un style cursif ; ou qu’elle presse ses réflexions qui implacablement se décomposent sous les assauts de l’alcool ; ou qu’elle lutte pour conserver le crachoir jusqu’à ce que les sujets et les arguments jetés pêle-mêle dans la discussion, sans répit, s’épuisent d’eux-mêmes par attrition à cause de la superficialité des propos ; ou bien, lorsque la conversation, qu’un rire un peu trop énergique vient parfois contrarier, change brusquement de thème, ce qui en général a le don de me prendre au dépourvu, moi qui préfère les réflexions plutôt ordonnées ; ou ainsi de bien d’autres situations de groupe du genre « Club Med » qui vite m’incommodent ; ou ainsi de tout cela.

Vous l’aurez compris, j’ai toujours beaucoup de mal à suivre ces joutes oratoires de commentaires ordinaires d’un groupe de personnes les soirs de bringue ou de fête. Je redoute ces causeries entre beaucoup d’amis qui quelquefois assomment les uns quand ils ne critiquent pas vertement les humeurs des autres, ou qu’ils ne daubent sur les absents ; je me méfie de ces propos qui, à défaut d’être intéressants, s’éternisent sur des faits divers du moment d’une parfaite inconséquence, mais en leur prêtant toujours une motivation intelligente ; et peste soit d’une telle discussion à plusieurs quand, en admettant qu’elle puisse prendre un tour intéressant, ne voilà-t-il pas qu’elle passe alors à tout autre sujet, comme si le temps presse, ou s’il faut en une seule soirée apurer toutes les idées, ou solder les évènements d’une semaine entière en les jetant bruyamment dans des propos enflammés par les gorgées d’alcool que viennent calmer quelques bons coups de fourchette. Les idées confuses partagées à plusieurs par des propos décousus le vendredi ou le samedi soir, au débit bien aidé par l’abus d’alcool, me font par moments penser à cette scène d’un roman de Joseph Kessel (Les Cavaliers, me semble-t-il). Quand ces cavaliers afghans se disputent comme des sauvages la carcasse d’un pauvre mouton sanguinolent, dans la sueur et la poussière d’une équipée brouillonne et sanguinaire, rythmée par les hurlements en ourdou et les clameurs meurtrières d’une foule barbare avide de sensations guerrières.

Alors, j’entendis la serveuse répondre avec un accent français assez prononcé, le regard ferme et l’œil complice :

 — Pas de soucis ! J’adore les gars timides !

Tout le monde s’esclaffa. Ouf ! Je fus apaisé, car cela mit un terme au centre d’intérêt que j’étais involontairement devenu.

Du coin de l’œil, je la suivis une bonne partie de la soirée, ce qui la laissa parfaitement indifférente, ne suscitant de sa part ni plus d’intérêt ni plus d’attention ; je réalisais ne pouvoir espérer davantage d’elle ce soir, telle occupée qu’elle fût, concentrée sur son travail ; elle venait de commencer cet emploi dans cet endroit quasiment toujours bondé. En quittant le restaurant, je lui fis un petit signe amical de la main, emportant avec moi son délicieux sourire qui me tint compagnie pour le reste de la nuit.

***

Immanquablement, je vins à discuter de ma soirée dès le lendemain après-midi avec Khalil au Café Dante. Je lui décrivis sommairement l’ambiance de corps et de cris qui régnait au Gallipoli, et lui parla de la serveuse. Il me lança l’inévitable « Go fort it », une expression qu’il employait tout d’une trotte et à tout bout de champ, sans qu’elle fût parfois utile du reste. Il finissait souvent ses propos par cette locution si américaine comme s’il voulait insister sur la conséquence du temps qui passe ou conjurer ce malheur de l’exil qui semblait le poursuivre et qui pouvait le presser de ne faire point fi des plaisirs simples de la vie.

Khalil était issu d’une noble famille de Naplouse dont quelques membres étaient haut placés dans la hiérarchie du FPLP (le Front populaire de la Palestine de Georges Habache) comme du Fatah. Sunnite comme moi, il m’avait toutefois confié une fois que quelques membres de sa famille étaient de vieille ascendance samaritaine. Certains de ses oncles étaient encore enfermés dans les geôles israéliennes ; d’autres avaient péri lors de la répression sanglante du régime hachémite en septembre 1970 que le roi de Jordanie avait déclenchée pour préserver son pouvoir contre le soulèvement des réfugiés palestiniens en Jordanie. On désignait ce funeste épisode par le terme de « Septembre noir ». Ce nom se rendit célèbre dans le monde grâce aux actions violentes d’un commando terroriste éponyme affidé au Fatah, la branche armée de l’OLP. Après l’expulsion des militants palestiniens de Jordanie, ce groupe dès lors avait eu soin de propager la crise palestinienne dans le monde par des coups d’éclat, notamment celui qui s’acheva par la prise d’otages de membres de la délégation israélienne aux Jeux olympiques de Munich en 1972. La famille de Khalil avait déjà payé un lourd tribut à ce conflit. Lui, envisageait d’intégrer une école de droit afin d’être avocat et habitait au 128 Carmine street, la vue de sa chambre donnait sur les magnifiques colonnes doriques de l’église Notre Dame de Pompéi de Greenwich Village.

On se voyait quasiment chaque semaine, en certaines occasions au Valetta, la plupart du temps au Dante, sur Macdougal Street. Nous étions devenus amis au fil du temps, heureux de nous retrouver régulièrement tous les deux, car cela semblait participer à notre équilibre, celui de déracinés habités par une furieuse envie de réussite, à la poursuite d’un idéal.

Je devais à Khalil de m’être initié aux sciences politiques en m’instruisant à longueur de semaine de ce que je ne saisissais qu’avec trop de difficultés, ou qui le plus souvent se dérobait si aisément à mes pensées, sur notre pays et sur les évènements du Moyen-Orient. Il se lançait souvent dans des monologues qu’il prisait singulièrement, pour m’instruire sur la genèse du conflit opposant notre peuple à la brutalité des colonisateurs sionistes ; il pouvait être tour à tour bavard, quand il peinait à me convaincre, et quelquefois laconique, pressant ses explications, lorsqu’il devait surmonter mes lacunes sur certains des sujets abordés sur l’histoire de notre peuple. À tout prendre, Khalil adorait faire les frais de nos discussions et souvent s’exprimait non sans une mine sérieuse. Oh ! certaines fois, ne voilà pas qu’il prenait de grands airs pour accentuer ses effets de verve et sans doute aussi pour affiner le tranchant de son éloquence qui devait le mieux disposer à son futur métier d’avocat. Néanmoins, eu égard à la justesse de ton que toujours il usait, l’on voyait qu’il avait beaucoup de respect pour le dialogue et de considération pour ses interlocuteurs. J’appréciais ainsi à la fois son amitié et sa conversation. Au regard de son vécu, bien plus sûrement, il devait me bailler un point de vue un peu biaisé. Mais je m’en accommodais bien volontiers et au demeurant, étant Palestinien moi-même, je me sentais capable de faire la part des choses sans en avoir l’air ni me contraindre. Sa famille, comme une partie de la mienne, avait émigré sur l’autre rive du Jourdain, et comme moi, il devait se sentir un peu seul dans cette immense métropole qui absorbait quotidiennement ses habitants dans un vacarme et une activité incessante. Je me plais à croire qu’il trouvait en moi une oreille attentive et bienveillante qui l’aidait à manifester la frustration de ce sentiment d’injustice qui le poursuivait depuis son enfance.

Quant à mes parents, très tôt ils avaient songé à me préserver des conséquences du conflit ; ils me maintinrent éloigné des effets psychologiques de cette lutte incessante pour un Palestinien, qui agit en forme de frein à l’épanouissement de la personnalité. Compliqué à faire accepter, comme dans une société islamique, à le gérer, le mariage interconfessionnel de mes parents avait été une épreuve à surmonter ; pour eux certainement, de telle sorte qu’ils redoublèrent de soins pour que mon jeune sort ne fût pas astreint à une religion ou à ce conflit de la nuit des temps. Certes, même si je me sentais un peu apatride, tantôt étranger au monde et à la culture qui m’entouraient, du moins avais-je finalement subjugué cet état d’âme. Et sans doute que ce ressenti m’avait donné le ressort nécessaire à tracer ma route comme je l’entendais, à prendre en main mon avenir.

J’étais, comme Khalil, le rejeton de cette génération qui sans doute est moins arrimée à la terre des ancêtres et ne voit pas en elle la seule condition à son destin. J’avais peu à peu perçu en moi une curiosité, puis un intérêt pour mieux comprendre les enjeux politiques, tant et si bien que, progressivement, à force d’écoute, je me sentais moins jobard[clxiii], et plus apte à soutenir une conversation avec Khalil. Et en certaines occasions, ne me rencontrant point de son avis, je me soupçonnais plus habile à causer de politique et d’être à la mesure de lui donner intellectuellement le change. Mon assurance grandissante, ma timidité le céda à une nouvelle aptitude à la répartie, lors même que je fis référence à l’un des versets sur la loi du Talion (II, 178-179). Je l’assimilais à cet épisode du Coran qui pouvait être à l’origine de notre sort, nous avoir causé, à nous autres, Palestiniens, malheur et exil. Je vis à sa moue un tant soit peu narquoise qu’il ne voyait pas trop ce que la situation de notre peuple palestinien eût à faire avec cette loi. « Go fort it », me dit-il d’un air inéluctable.

Je commençais par lui dire qu’en dépit de la référence à cette loi du Talion (une notion biblique à vrai dire) dans le Coran, le Prophète avait dans un autre verset (XLI, 34-35) révélé que le pardon était supérieur à la vengeance, et que cela montrait une fois de plus l’ambigüité de nos Textes sacrés. Était-il besoin de rappeler, lui dis-je, que certains commandements ou objurgations pouvaient entraîner dans l’esprit des musulmans des interprétations équivoques, une confusion, ou des pulsions carrément hostiles pour ainsi dire, à l’encontre des non-croyants, notamment les gens du Livre[clxiv] ? Je continuais en lui mentionnant que les trois communautés juives qui peuplaient l’oasis de Yathrib (Médine), au début du VIIe siècle, avaient accueilli le Prophète quand celui-ci était aux abois, en fuite, lors même que les païens de la tribu arabe mekkoise des Quraish, à laquelle il appartenait, le pourchassaient pour le tuer. Cela n’avait pas empêché, mutatis mutandis, de chasser au bout d’un temps deux de ces tribus juives, après les avoir spoliées de leurs biens et de leurs propriétés au profit des musulmans. Et parce que la dernière tribu juive avait affiché son soutien à ses ennemis de La Mekke, Muhammad fit exécuter un à un tous les hommes. Les musulmans s’approprièrent de tous leurs biens et prirent leurs veuves comme esclaves ou concubines, pour finalement expulser de la région tous les juifs qui avaient survécu et refusaient de se convertir à l’islam (XXXIII, 26-27). Il fit de même pour les juifs de l’oasis de Khaibar plus au nord de Médine. Par ce rappel, je voulais lui faire comprendre que la volonté d’Israël de nous persécuter, et s’approprier nos biens et nos terres était en quelque sorte un retour de l’histoire. Ne pouvait-on pas considérer le sionisme et la spoliation de nos terres en Palestine comme la réciprocité des juifs à l’endroit des premiers musulmans ? Cela était d’autant plus compréhensible que la Torah, elle-même, s’y référait à cette loi du Talion (Exode, chapitre 21, 24)[clxv]. Outre que, comme un clin d’œil de l’histoire, cette sourate était la copie de la prescription du Deutéronome[clxvi] dans la Torah. Et, pour donner force à mon propos, je m’interrogeais à haute voix pour mieux l’interpeler :

— Si le Prophète avait agi différemment à l’encontre des tribus juives de Yathrib, maintenant nommée Médine, lors surtout que celles-ci lui avaient accordé asile et protection quand il fut chassé de la Mekke, eussions-nous connu un sort distinct de la main des Juifs ? Pouvait-on logiquement condamner les uns et absoudre les autres ?

Khalil n’était jamais en reste pour ménager ses effets d’éloquence, car elles faisaient partie des prérogatives de ce curieux métier d’avocat. Il me répondit alors par une rhétorique autant rodée que bancale, accompagnée d’observations alambiquées, des élucubrations que seuls les frères musulmans[clxvii], et certains des hanbalites ou wahhabites les plus ténébreux pouvaient produire sans jamais douter de leur caricature. Il me laissa avec le sentiment qu’il était lui-même peu convaincu par ses propres explications dès l’instant où elles semblaient éloignées de son personnage. En tout état de cause, grâce à toutes ces conversations intelligentes avec Khalil, j’ose penser que je lui étais redevable de mon intention de poursuivre un cycle supérieur à la School of international Affairs de Columbia University. Cette école s’appelait depuis un an désormais School of International and Public Affairs (SIPA). J’envisageais de faire des études pour changer de carrière, pour connaître autre chose que les maths ou la finance. Je ressentais le besoin d’exercer un métier plus conforme à mon idéal, à mon besoin de stimuler ma sensibilité intellectuelle et de sentir que mes idées prenaient le pas sur mes actes, pas l’inverse.

***

À notre arrivée au Gallipoli quelques jours après, Adèle me lança d’un air mutin : « Hi shy guy ». Qu’elle fût particulièrement prise par son service ne l’empêcha cette fois de trouver l’occasion de faire connaissance. Je me mis dès lors à lui parler français, ce qui la laissa assez interloquée, car elle ne s’y attendait pas. Elle était originaire d’un village près d’Avignon et était depuis un an à New York après avoir fait un BTS hôtellerie et restauration. Elle avait fait quelques stages dans des restaurants à Paris, puis fut employée un an dans un complexe hôtelier à Malte. Tard ce soir-là, elle avait accepté mon invitation de se revoir le samedi après-midi, avant le début de son service, au café Valetta. C’était à deux pas d’ici et elle avait vraiment envie de revivre cette ambiance maltaise qui ne lui rappellerait que d’agréables souvenirs.

— Mais, sachez que je suis avec quelqu’un ! ajouta-t-elle, alors même que nous nous apprêtions à quitter le restaurant, sans doute pour calmer mes ardeurs et aussi bien, par manière de me mettre en garde.

En guise de réponse, je lui laissais ma carte où figurait mon numéro, un réflexe professionnel qui me servait bien pour lors, en lui faisant un petit signe de la main, de loin.

Cela faisait plus d’une heure qu’elle était arrivée au Valetta ce samedi après-midi, dans un pantalon noir et un pull de coton gris échancré laissant légèrement apparaître le galbe érotique de ses seins. Avec sans nul doute le corps le plus séduisant au monde, l’arc des lèvres le plus sexy, Adèle était en un mot une poupée, belle comme la déesse même de la jeunesse[clxviii]. Malgré une taille raisonnable, sans être tout à fait petite, elle avait du trait, si l’on peut dire ; à l’observer, comme à l’écouter, on sentait un caractère trempé et vif, un aplomb primesautier, avec un avis marqué sur beaucoup de choses. Regardant ses yeux coquins et tendres à la fois, je restais sous le charme, le corps immobile comme un amoureux transi, profitant de mon bonheur. J’osais croire qu’elle ne se serait presque point rendu compte de l’impression qu’elle laissait sur moi, n’eût été que mon visage avait la sale habitude de parler pour moi, de révéler à mon insu les sentiments que je tentais vainement de dissimuler, et qui souvent me trahissaient sans duper pour autant les autres. Souvent, ma mine et le ton de ma voix agissaient comme un langage, ils faisaient bien mieux connaître que mes paroles ce qui se passait dans mon cœur. Eh oui ! Même quand je voulais cacher les battements de mon cœur, voilà que mon visage, lui, s’y refusait et préférait mettre mes sentiments sur la place publique, comme un trophée à la curiosité de chacun. Qu’avais-je à dire que l’expression de mes traits n’eût dit avant moi ! Bien peu, au vrai, tant ma mine précédait mes mots à tout propos. On appelle ça avoir un visage expressif.

Je l’écoutais passionnément et l’assénais par moments de questions sur elle, sur sa vie, sur ses goûts, et inévitablement sur « son pote », tel le désignait-elle de manière un brin désinvolte. D’origine marocaine, il se nommait Mohammed et travaillait dans le bâtiment. Je ne fus pas très impressionné, ce qu’elle avait dû remarquer d’emblée du reste, et n’éprouvais aucune envie d’en savoir davantage sur l’individu. Elle suivait des cours de boxe une fois par semaine et habitait à Brooklyn un appartement avec son petit chat et une amie française travaillant également dans la restauration.

Après Malte, elle avait décidé de tenter sa chance à New York après un dépit amoureux, lequel, par moments, abandonnait un air mélancolique dans son regard. Elle avait pu obtenir un permis de travail temporaire et un numéro de sécurité sociale en faisant état d’une demande de demande de « carte verte » en cours d’examen. Après différents petits boulots non déclarés, elle avait réussi à décrocher cette place au Gallipoli parce qu’elle avait fait valoir son expérience dans la restauration et qu’elle détenait une carte de sécurité sociale.

Soudain, la jalousie me prit, et sans que vraiment j’en fusse conscient, je lui avouais maladroitement ma frustration de ne la savoir pas libre, d’avoir un « tel pote » qui ne la méritait pas. N’avais-je pas si tôt prononcé ces paroles, que déjà je les regrettais ! De quel droit pouvais-je la juger ? Au demeurant, aurais-je pu d’ailleurs me retenir de le faire, d’une mine un brin affectée, si je ne lui en voulais pas de n’être pas libre ? Je me reprochais sur le coup ces propos fats et jaloux qui devaient lui donner mauvaise idée de moi, mais il n’était plus temps, et elle m’envoya sa répartie en plein visage pour punir l’effronté :

— Rien ne vous donne autorité pour juger des choses de cette manière. Et puis, la plus belle fille ne peut donner que ce qu’elle a, après tout !

Elle avait l’air furieuse, mais je remarquai qu’elle se contenait. Sans doute n’était-elle pas disposée à aggraver le peu qui subsistait de notre relation. Elle demeura pensive un instant, puis se leva mutinement pour mettre fin à l’humeur que je lui avais causée, visiblement agacée, en arguant qu’elle allait être en retard pour le début du service au Gallipoli. Et elle s’en alla en me saluant du bout des lèvres. Je restais seul à ma table du Valetta, furieux contre moi-même.

Ma morgue m’avait bien irrité, mais le mal était fait : je l’avais inutilement exaspérée. Ah ! nul doute qu’elle avait été déçue, piquée par mon comportement ! Et aussi bien, le peu d’attrait que j’avais fait naître en elle s’était ainsi évaporé avec mon affligeante suffisance, ma remarque bien sotte. Il fallait maintenant attendre un peu, il ne me restait qu’à prendre mon mal en patience. Mais bien vite, je me rendis compte que pas une heure ne s’écoulait que je n’eusse le cœur sans cesse plein ou de son regard, ou de son sourire, ou de cette tendresse qui débordait continuellement de ses yeux. Le temps passait, mon cœur se serrait du désir de la revoir. Je la languissais tant ! Oh ! et tout ce désir qui me prenait, qui agitait frénétiquement le silence de mes nuits, qui autant m’émoustillait et attisait tous mes sens aux seules pensées du galbe de ses seins ! En une semaine, je n’étais presque point parvenu à détacher d’elle mon esprit, fût-ce pour un court répit, rien moins ; ou plus exactement, j’étais bien incapable de distraire d’elle mes pensées quoique je ne pusse toujours comprendre comment j’en étais arrivé à l’avoir de la sorte dans la peau. J’avais cette singulière sensation que, dorénavant, sans elle, rien ne pouvait plus m’émouvoir. Pas un moment ne se passa que je ne pusse soutenir bien longtemps de ne pas la revoir. Mais rien ne me décida : je craignais de gâter davantage les choses par trop d’empressement à la retrouver. Dans un temps, j’en vins à songer que seul me retenait ici le sentiment que son sourire avait changé ma vie, que rien ne serait plus comme avant, que je le veuille ou non. Alors, au prix d’un effort qui me pesa, comme enfin je me résolus à le faire, je tombais invariablement sur son répondeur, sans toujours trouver le courage de laisser un message. Encore cette satanée timidité. Ou bien n’était-ce plutôt que Satan déguisé en saint ange tentait par un vain orgueil de m’éloigner d’elle ?

Je ne savais que faire, j’étais tout retourné, comme si le Diable avait voulu me jouer un sale tour, qu’il tentait de me faire perdre la tête. À vrai dire, je ne souhaitais pas retourner au restaurant de peur que cela pût l’indisposer d’autant. De toute manière, j’étais persuadé que cette atmosphère frénétique du Gallipoli, où du reste elle était fort prise par le service en salle, ne pouvait se prêter à une nouvelle rencontre ; cela ne risquait que de gâter les choses un peu plus. Dès lors, que faire ? Il me vint une idée : Khalil. Je voulus sitôt l’appeler pour lui demander conseil, mais au bout d’un temps, je m’en abstins, en pensant au « go fort it » qu’il allait immanquablement me truffer.

***

Ce fut une époque de l’année où j’étais fort requis par mon travail jusqu’à une heure tardive, prenant souvent l’avion à JFK pour aller rendre visite à des clients. Il était vingt heures ce jeudi-là quand mon avion du vol à destination de San Francisco qui était sur le point de décoller, déjà en mouvement sur le tarmac, dut faire demi-tour vers la porte d’embarquement en raison d’un problème technique. Nous patientâmes plus d’une heure à l’intérieur. Puis le pilote signala que la porte défectueuse n’avait pu être réparée d’une telle sorte que le vol était annulé et que le personnel au sol prendrait en charge les passagers pour les faire embarquer sur une autre correspondance ou les mettre sur un vol le jour suivant. Je dus attendre devant les cabines téléphoniques de l’aéroport pour annuler mon rendez-vous du lendemain matin. La journée avait été particulièrement longue et stressante et je n’avais rien en tête sinon l’envie de prendre un taxi dare-dare et rentrer pour me mettre au lit.

Une heure après, le taxi me déposa au coin de Thompson et Prince. Ronaldo mon colocataire m’accueillit pour me dire que mon téléphone avait sonné plusieurs fois sans que quiconque laissât de messages. Il était une heure après minuit et je pris une bière avec lui, car il attendait sa compagne, Éliane, qui faisait du baby-sitting à deux pâtés de maisons d’ici. Peu de temps après, j’entendis la sonnerie du téléphone, et je me précipitais maladroitement pour répondre, ma fébrilité manqua de peu de me faire renverser mon verre.

— Vous dormez ?

— Non… puis après une seconde pour reprendre mon souffle : je suis si soulagé de vous entendre.

— Pourquoi vous ne m’appelez pas ? me dit-elle sur le ton d’une remontrance.

— Je ne voulais pas trop vous embêter ou vous embrouiller… ou les deux à la fois. Comment allez-vous ?

Je lui dis cela d’une voix vacillante et l’air penaud, tant je peinais à commander mon émoi.

— Comme ça. Je termine mon service d’ici peu. Vous faites quoi ?

— Euh… Euh… Je meurs d’envie de vous revoir.

— Ah bon ?... moi aussi.

 — Euh… Au coin de Prince et Thomson, il y a une supérette coréenne qui est ouverte toute la nuit. Je saurais être en bas pour vous y attendre dès que vous aurez quitté le restaurant. On pourra prendre un verre sur West Broadway, au Pershing, si ça vous tente. Ça vous va ?

— Oui. Je m’en vais dans cinq ou dix minutes. À tout de suite donc.

On se vouvoyait machinalement sans que l’on y prêtât attention, naturellement, ni l’un ni l’autre n’éprouvant le besoin de solliciter un tutoiement ou d’en circonvenir en utilisant un tour indirect. N’eussé-je eu sept ou huit ans de plus, aurait-elle pour lors tenu à garder cette distance que le vouvoiement sous-entendait ? Pour ma mère, le voussoiement était cette nuance typiquement française (Latine du reste, car elle existe à des degrés divers en italien ou en espagnol) qui rendait les relations tellement plus élégantes. Elle préférait le terme voussoiement à vouvoiement, me disait-elle, car il est lexicalement et morphologiquement plus exact ; celui-ci n’étant selon ma mère qu’un néologisme un peu primitif et bien trop ordinaire, et elle se trompait rarement lorsqu’il s’agissait de ne pas écorcher une si belle langue.

Quelques minutes après, j’étais déjà en bas, achetais des salades de fruits frais et quelques boissons, et l’attendais sur Prince. Je la vis arriver dans la nuit à deux encablures plus loin et lui fit un petit signe, pour la rassurer, et je marchai à sa rencontre.

— « Hi shy guy » me dit-elle en s’approchant de moi.

Je me penchais légèrement en avant pour l’embrasser et ressentis sur ma poitrine l’irrésistible caresse de ses seins qui, ces dernières semaines, avaient tant peuplé mes rêves de célibataire. Elle paraissait heureuse de me revoir, j’en étais rassuré. Je lui racontais ma soirée, mon vol annulé, et son appel ce même soir : fallait-il y voir un signe ? Sur West Broadway, tout proche de West Houston, voisin d’une galerie d’art qui avait tout récemment organisé un vernissage des œuvres art déco d’Erté (Romain de Tirtoff dit) en présence du peintre qui devait avoir près de quatre-vingt-quinze ans, se trouvait le Pershing Bar & Restaurant, lequel habituellement restait ouvert jusqu’à une heure tardive. Nous nous approchâmes, mais à l’heure qu’il était, il avait déjà fermé ses portes. Je lui proposais alors d’aller poursuivre notre conversation chez moi, à côté de la supérette coréenne, et lui présenterai ainsi mes colocataires brésiliens.

Ronaldo et Éliane étaient déjà couchés. C’est de bon augure, me dis-je mentalement. Je pris deux verres, des glaçons dans le frigo et quelques bouteilles. Nous nous installâmes sur le canapé dans l’immense pièce de quarante mètres carrés que j’occupais dans l’appartement, et je lui dis sans tarder combien j’étais heureux de passer un moment ensemble et de pouvoir discuter avec elle. Sans que je pusse vraiment me retenir, je lui demandais comment allait son pote, sachant qu’il fût bien le dernier de mes soucis.

— Tout bien considéré, vous aviez raison, précisa-t-elle. Il est trop collant et cela commence à me fatiguer. Parlez-moi de vous plutôt, comment avez-vous appris si bien le français. Vous êtes palestinien et aussi américain… mais alors, le français ?

Elle s’allongea sur le canapé, mis un coussin sous sa tête et me dis avec son sourire si tendre en me regardant droit dans les yeux : parlez-moi de vous, je meurs d’envie de savoir. 

Je lui racontais pêle-mêle, mon enfance, les origines de mon père et l’histoire de ma mère, sa passion pour la France, la librairie française de mon grand-père, mes années au lycée français. J’ajoutais, non sans un brin de malice, que j’étais autant français qu’elle l’était, puisque né à Paris, près de l’église de la Madeleine.

— Je ne vous crois pas un seul instant, dit-elle à cela, exigeant ma carte d’identité pour preuve.

Je lui souris en lui précisant que je n’avais jamais fait de demande de carte d’identité, mais lui montrais mon passeport français. Elle le regarda attentivement.

— Vous êtes né au 5 rue de Turin à Paris ! Votre anniversaire est le 18 août 1958, vous êtes du signe du Lion, comme mon père qui est né le 19 août et vingt ans avant vous, en 1938. C’est marrant, tout cela est facile à retenir au cas que je doive vous souhaiter votre anniversaire à l’avenir. Qui sait ? Elle eut un petit sourire coquin. Eh ! comment êtes-vous né au 5 rue de Turin dans le 8e arrondissement à Paris alors que vos parents vivaient à Alexandrie ?

— C’était le vœu de ma mère, qui est de culture française et souhaitait que je naisse à Paris. Elle tenait à ce que son fils fût bien français. Ma mère m’a donné le jour dans cet établissement privé du 8e arrondissement, la Clinique Turin.

Adèle se leva alors, pour regarder la bibliothèque où étaient rangés de manière désordonnée des tas de livres, pour la plupart des romans que j’avais conservés de mes lectures contraintes, et néanmoins assidues, de mon enfance à Alexandrie.

— C’est ahurissant ! me lança-t-elle, déconcertée, médusée de découvrir un tel tas de livres français. Je n’ai jamais vu autant de bouquins empilés les uns sur les autres ; vous lisez beaucoup ? Moi, j’ai dû lire mon dernier roman au lycée et préfère à vrai dire mes cours de boxe. Je dois avouer que je pense rarement à ouvrir un bouquin !

Je me pris alors à lui raconter comment m’était venue cette passion pour la littérature, de préférence française, mais aussi pour les auteurs russes, et lui dis que la lecture était quelque chose de naturel ; à l’instar d’un sport ou d’un instrument de musique, et une fois acquise l’habitude, cela devenait un plaisir dont on avait du mal à se passer. La lecture était un penchant dont il fallait prendre soin de temps en temps, essentielle pour nourrir sa raison, comme pour tout autre plaisir, puisque l’intellect requérait autant d’exigence qu’une activité physique.

Je restai coi, un instant. Bon sang ! Je réalisai que j’avais encore dit des platitudes sur un ton savant, un fâcheux penchant dont j’avais tant de mal à me débarrasser. Les Américains appellent cela faire le « nerd ». Sapristi ! je ne pouvais me débarrasser de cette manie d’allonger mes sentiments par des remarques creuses ! Il fallait que je me retinsse de faire le phraseur tant cela barbait. Elle soupesa pour lors mon regard et d’un air un peu dubitatif, elle me sourit. Je suppose qu’elle voulut ainsi excuser mon verbiage. Elle me dit qu’elle avait, elle, toujours besoin de bouger, d’être active, de se dépenser pour son équilibre, mais qu’aussi bien, personne ne lui avait appris à aimer la lecture : de là venait peut être qu’elle avait peine à se convaincre d’en faire une nécessité.

Je lui parlais alors de moi, de ma naissance à Paris, de la passion de ma mère pour la France, de son insistance pour que je fusse français, ce qui pour elle, vu notre éloignement de la France, passait nécessairement par la lecture systématique et souvent indigeste, durant toute mon enfance, de quasiment tous les auteurs classiques français. Je lui contais l’exil de mon père de Palestine et celui de ma mère, leur rencontre à Alexandrie. Deux êtres que, par impossible, le destin rassembla par le plus heureux des hasards, et pour la vie. Une histoire si belle que seule la Providence pouvait en être l’auteur. Ni l’Europe, ni Israël n’avaient voulu d’eux, Alexandrie les avait accueillis pour le meilleur, et c’était désormais leur ville à tous les deux, un lieu qui les avait réunis en dépit de tout. Je lui racontais aussi de mon enfance à Alexandrie, lui décrivais l’intérieur de la librairie française de mon grand-père, lui contais mes années au lycée français tout proche, mon éducation constamment ballotée entre deux cultures, deux langues, deux religions, avec mes cours de catéchisme entremêlés de mes récitations coraniques à la madrasa du quartier les fins de semaine ; une enfance heureuse rythmée par la douceur de la vie dans cette Alexandrie cosmopolite des années soixante-dix.

— Vous êtes donc français. Vous cachez bien votre jeu. Je ne m’en serais pas doutée… mais me dit-elle, tout hésitante, comme si cette question, qu’elle savait indiscrète, n’eût été d’une gravité certaine si elle n’en appréhendait la réponse :

— Vous êtes aussi musulman ?

 Je ne saisis sur l’instant, si le « aussi » était une allusion au culte de son « pote » ou si elle était simplement intriguée par des origines et une culture qui lui étaient étrangères et qu’elle n’associait point aux gens qu’elle n’avait jamais jusque-là eu l’usage de fréquenter. Je lui précisais que si j’étais musulman, c’est que j’en avais hérité, puisque mon père l’était. Mais si j’étais croyant, je n’étais rien moins qu’un dévot et m’étais complu dans une pratique religieuse quelque peu lâche, notamment aux États-Unis. Et j’ajoutais aussitôt que j’avais été aussi éduqué dans une culture chrétienne à raison des origines grecques de ma mère et de sa religion catholique de rite grec-melkite.

Elle me regarda un peu interloquée et je perçus dans ses yeux incrédules qu’elle ne me suivait qu’à grand-peine, ne sachant trop à quoi pouvait correspondre ce curieux rite et ce que je pouvais être en définitive. Voyant mon trouble et ressentant qu’il n’était pas l’heure ni l’endroit pour une discussion ésotérique religieuse, elle me répondit qu’elle était désolée de ne pas tout comprendre puisqu’elle n’avait connu que le catholicisme de ses parents qui étaient très pratiquants. Dans sa jeunesse, son expérience de l’islam s’était limitée aux coutumes des quelques enfants d’immigrés nord-africains qu’elle avait fréquentés dans son lycée et qui formaient une communauté à part dans les faubourgs d’Avignon, sa ville de naissance. Ce n’est que depuis peu qu’elle avait appris à mieux connaître cette religion, me dit-elle sans vouloir s’étendre davantage sur un tel thème qui semblait curieusement l’incommoder. Mais sans qu’elle pût vraiment terminer sa phrase et comme j’avais compris son désir de changer de sujet, je lui demandais de me parler d’elle, de son enfance, de son expérience à Malte, son arrivée à New York. Alors que je la regardais depuis un moment, je m’allongeais face à elle et lui dis en fixant son visage magnifique : j’adore que vous me parliez de vous. Dieu, que vous êtes jolie !

Comment et à quel instant, toutes les résistances n’en furent plus, tant il y a que nous nous retrouvâmes dans les bras l’un de l’autre, nos deux corps n’en formant plus qu’un ? À vrai dire, je ne le sus jamais ; pourquoi y penser ! Mais comment aurais-je pu oublier un tel moment ? Quand autour de nous tout se fige et que le temps s’arrête ; quand ne compte rien tant que cet amour torride qui nous dévore comme un feu ardent ; quand l’on ne ressent jamais que l’envie folle de s’abandonner, l’un à l’autre, à cette passion si intense qui nous envahit, nous inonde de bonheur ! C’est notre nuit ; quand nos deux corps ne sont plus qu’un, quand n’importe que la fièvre des baisers brûlants d’Adèle, quand la vie n’est plus qu’envie de se perdre dans ses yeux, de sentir son corps brûlant fondre sur mes lèvres ; quand aucune jouissance ne vaut tant que celle de succomber à ses caresses, de se délecter de ses murmures, de ses soupirs soutirés au plaisir, de céder à la chaleur de ses seins, l’odeur sublime de sa peau, l’intense volupté de la courbe de ses reins, pour quitter prise encore et encore face au feu de son étreinte, pour jouir de chaque instant au gré de nos sens enivrés de désir ; comme s’il n’y a plus de lendemain, et que cela ne s’arrête jamais. Rien ne peut apaiser cette fièvre brûlante, que cette flamme qui nous emporte, par vagues successives, nous consume ; rien ne peut nous séparer ; rien ne compte que l’embrasement de l’amour que je découvre dans les bras d’Adèle. Cette nuit-là, je suis le plus heureux des hommes.

Je l’accompagne sur West Houston Street au petit matin et hèle un taxi. Je la sens apaisée, repue par ce bonheur intense que nous venions de vivre. Elle est silencieuse et entend bien aller se blottir tout contre son petit chat pour se reposer quelques heures. Alors que je l’installe dans la voiture, je tente de la prendre dans mes bras, elle s’est déjà assise sur la banquette. Je souhaite dans ce moment, avant qu’elle ne me quitte, la remercier d’avoir marqué mon cœur et mes sens, fût-ce pour une courte nuit ; et, bien que ressentant l’intime tendresse, la jeune passion complice qui nous unit, les mots pour l’exprimer ne me viennent pas. Si je ne doute de ses sentiments, du moins ne parviens-je pas à voir dans ses yeux la même étincelle du feu qui dévore les miens quand je la regarde. Et ne voulant pas la lasser par un élan amoureux qu’elle n’eût partagé (car on doute toujours si l’on est aimé comme l’on aime[clxix]), je porte alors sa main à mes lèvres ; je la pose délicatement sur ma joue en silence pour, une dernière fois, sentir le grain de sa peau si douce, et qu’elle comprenne ainsi ce que des paroles ne peuvent dire.

Je la rappelais le lendemain soir. Aucune réponse. Je le fis samedi puis dimanche ; rien, non plus. Toujours ce sale répondeur, je haïssais ces appareils qui passaient leur vie à enregistrer celles d’autrui. Elle devait être avec son « pote » ; je dus l’admettre, cela me rendait malade. Je me procurais le roman de Gide, « l’immoraliste », en pensant à l’Algérie ou au Maroc, mais pour moi, c’était le même « bled » à cet instant ; et je me demandais, de façon parfaitement injuste, quel intérêt Adèle pouvait bien trouver à ces pays, à ce gars.  Là-dessus je me plongeais dans la lecture pour y chercher un palliatif à mon spleen ; en vain, d’ailleurs. Restait la solution du Gallipoli pour aller affronter Adèle, tout seul, et je ne m’en sentais pas de le faire. Fallait-il dès lors demander conseil à Mister « go for it » ? Ma timidité autant que le besoin d’épancher mon chagrin et mon inquiétude me firent choisir l’option Khalil. Je l’appelais sitôt pour nous voir vendredi, à la même heure, au Dante. Compte fait, Khalil faisait office de famille, lui pour moi, et moi, sans doute pour lui.

***

Vendredi autour de dix-sept heures. J’étais déjà attablé au Dante quand Khalil apparut.

— Alors mon frère, me lança-t-il en arabe.

Si je n’étais point surpris de cette expression arabe que Khalil affectionnait, du moins réalisais-je pour le coup de son usage de l’anglais en lieu de l’arabe quand nous conversions. Ce devait être un signe de notre intégration à tous deux. Mais, en dépit que le mot « frère » n’ait en apparence aucune connotation religieuse, son utilisation n’est pas anodine en Islam : j’en donnerais pour preuve le choix emblématique, qui n’a rien d’ingénu, du terme « frères musulmans » pour la confrérie éponyme.

Alors, revenons un moment sur le principe de fraternité dans l’Islam, la notion si critique de la Communauté, son appartenance ou pas, l’impossibilité de l’abandonner ou la trahir, l’obligation de la protéger en toute circonstance, etc. Croyez-moi, ces quelques explications de ces notions sont cruciales pour comprendre la société musulmane et mon parcours spirituel.

Ce n’est pas un hasard si on le retrouve dans le Coran et en particulier : « Seuls (innama) les croyants sont frères. Établissez la paix entre vos frères » (XLIX, 10). Le frère désigne en fait le croyant (mumin), celui qui fait partie de la Communauté (umma est un terme dérivé de umm, mère). Ce mot a une connotation exclusive dans la pensée musulmane, celle d’appartenance à la famille des croyants. Cette notion de fratrie est omniprésente et est exaltée par de multiples versets médinois[clxx]. Le Coran ne peut être plus explicite quant à la méfiance à l’encontre des non-musulmans : « qu’ils ne prennent pas pour “amis ou chefs” (“awali” : tuteurs) les juifs, les chrétiens, les païens ou les ennemis de l’islam. »[clxxi]  Pour le musulman qui tient à suivre les principes de la Sharia, ces versets de défiance à l’égard des juifs et des chrétiens constituent la trame religieuse rendant fort improbable son intégration, et encore moins son assimilation, dans les sociétés occidentales de gouvernance judéo-chrétienne ou dans les pays laïcs (la laïcité est honnie par l’Islam, un principe athée jugé pire que le paganisme par le droit musulman). De cette sorte, une conséquence de tels versets et de la morale qui en découle, signifie qu’un non-croyant ne peut être un frère s’il n’appartient pas à la famille des musulmans.

Une fois encore, la compréhension de cette notion de rattachement exclusif à la Communauté est essentielle comme clé de lecture de la société islamique. Mais que faut-il juger l’arbre par l’écorce ! L’air innocent, sans apprêt, avec un côté bienfaisant, ce mot frère d’usage très courant, va bien au-delà de la simple marque de politesse. Sous couvert d’une impression gentiment fraternelle ou de franche camaraderie, il a une connotation religieuse partisane et militante, de cela seul qu’il témoigne de l’appartenance exclusive à la Communauté et aux règles de l’Islam. Frère n’a pas la même signification que compèreou ami : ce terme désigne en fait que l’on est jamais que frère en religion, un peu comme l’on est frère d’armes. La Communauté n’est rien tant qu’une fraternité coercitive, étouffante, une fratrie pour être plus précis, un entre-soi au service de l’Islam qui exclut tout non-musulman et qui régit l’ostracisme au rang d’obligation.

Depuis Muhammad, la vision classique de l’islam est celle d’un monde bipolaire : territoire de l’islam ou territoire de la guerre (jihad). Et rien entre les deux (sauf pour ce qui concerne la dhimmitude, le statut social et juridique des juifs et chrétiens). Ce qui instruit d’ailleurs sur la difficulté de comprendre la notion de dialogue interreligieux pour tout musulman[clxxii]. L’Islam est dans un même élan, religion et État[clxxiii], avec ses effets : seul le musulman en est citoyen à part entière ; des pressions sociales s’exercent sur les musulmans pour les maintenir dans la foi et sur les non-musulmans pour les amener à l’islam[clxxiv].

Pour la Tradition, l’Umma est avant tout une notion défensive, d’appartenance exclusive au monde islamique, en guerre depuis l’an 621 contre les païens, puis les juifs et les chrétiens. Le dialogue peut éventuellement prendre la forme de la taqiyya ou de la hila dans le but de se défendre face aux infidèles et d’instaurer à terme le territoire de l’Islam (Dar al Islam) dans le monde entier. Tout croyant est acquis à cette Communauté et doit se soumettre à toutes ses règles. C’est la Communauté, ses dogmes, ses contraintes, qui sert d’inspiration, sauve du doute, éloigne l’hésitation face à la conviction, qui empêche de céder face à l’évidence. Le musulman est animé par cet instinct de fraternité et accompagné par le Coran et la Tradition, liens indestructibles d’appartenance dont l’abandon (la traîtrise, l’apostasie) est, comme le blasphème, sanctionné par la peine maximale, souvent la mort dans certains pays.

Le musulman est guidé par la conviction du « fath », la victoire sur les mécréants par la soumission à Allah, un devoir religieux accompli en terre d’infidélité, et doit avant tout assistance et solidarité à ses frères musulmans. La fraternité entre musulmans passe avant tout autre principe. Vous ne verrez que rarement un musulman condamner sincèrement les actes odieux d’un autre musulman, si ce n’est de le faire en rusant pour protéger l’Islam s’il ne peut le défendre. La défense de la Communauté (la solidarité avec les autres musulmans) est une obligation essentielle du Coran. Elle explique la timidité de la Communauté à tympaniser les actes barbares commis par d’autres musulmans au nom de la défense de l’Islam. Qui tue pour l’Islam et se sacrifie pour sa défense n’est plus un tueur, mais un martyr, dont l’acte enverra l’âme au Paradis. S’il s’agit de dialoguer, ce n’est pas dans un esprit œcuménique ou pour promouvoir une parlerie bizounours ; c’est avant tout dans le but de convertir les juifs et les chrétiens, lesquels croient en des écritures falsifiées (celles du Nouveau Testament) et non aux véritables écritures transmises par Dieu au Prophète.

Je me voyais mal justifié à mes camarades de classe à Bowdoin College, ou maintenant à mes collègues de bureau à Manhattan, que ma mission était la guerre sainte pour convertir la population[clxxv] (XLVIII, 28), que je me trouvais en territoire de Jihad, qu’il fallait que je convertisse « les incroyants qui sont près de moi » (IX, 123), et à défaut d’arriver à mes fins, que je les combatte pour instaurer un gouvernement d’Allah et pour me défendre si les chrétiens m’opprimaient ou me persécutaient[clxxvi] (IV, 75). Coran ou pas, comment aurais-je pu être aussi cynique et ingrat pour agir avec une telle turpitude, être aussi peu reconnaissant à ce pays qui m’avait accueilli. Comment me prêter avec autant d’aise à une telle immoralité sans que je puisse réagir, me remettre en question ?

Plus je pensais à cela, plus je me sentais un moins que rien, une bernique, un homme vide de principes ! Et je me pris à croire, comme Bernanos[clxxvii], que si le cynisme ne sert qu’à semer le doute dans les beaux esprits, il n’apporte de l’assurance qu’aux plus mauvais. Eh alors ! J’en vins à réaliser : il m’était tout à fait affreux de penser de la sorte à l’endroit de ce pays dont j’étais un des citoyens, dont mon père avait porté l’uniforme. Comment diable devais-je convaincre mes voisins juifs et chrétiens de se soumettre à l’islam car les versets (II, 191 & 217) affirmaient que faire obstacle au chemin d’Allah ou être impie (chrétien ou juif) est plus grave qu’un meurtre ? Allez donc leur expliquer que je n’avais d’autre choix, pour être un bon musulman, que de tuer des chrétiens ou des juifs s’il fallait défendre l’Islam ; qu’ils ne pouvaient mériter mon respect ni être mes amis (awali) parce qu’ils n’étaient pas musulmans, et que mon but dans ce pays était d’aider à instaurer un gouvernement de droit islamique dont le chef serait un musulman choisi par Allah uniquement (IV, 75) !  C’est quoi cette blague ? Dans le meilleur des cas, ils m’auraient pris pour un vrai cinglé, au pire, un juge m’aurait envoyé en prison pour belle lurette pour incitation au meurtre.

Mais par bonheur, il ne sera pas dit que le Coran n’aura pas tout prévu ! Grâce à la fourberie supposée de l’ange Gabriel, j’avais toutefois une solution qui me permettait de respecter le Saint Livre tout en évitant la prison ou l’asile : je pouvais évoquer la Taqiya ou l’Hila[clxxviii] et attendre une opportunité de mieux aider ma Communauté, en espérant de Dieu qu’Il voie à accorder de meilleurs jours au triomphe de l’Islam. Inch Allah ! Ouf ! J’étais rassuré. La plupart des musulmans choisissent cette option plus sage, ils font le dos rond, se replient sur la Communauté, décident de ne rien dire ou de condamner pour la circonstance le terrorisme islamique, pour apaiser les tensions ; malheureusement, ne faut-il néanmoins constater que ce genre est chaque décennie moins avéré ? D’autres (une infime minorité) décident de franchir le pas, d’obtempérer à de telles objurgations, parmi de nombreuses autres hostiles aux juifs ou aux chrétiens. Ils se disent qu’il importe avant tout de respecter les commandements divins du Prophète : ceux-ci passent à l’acte d’une manière ou d’une autre, et toujours avec l’assurance apparente de la bénédiction de Dieu pour ainsi dire.

La plupart du temps, en Occident et aussi dans le Monde musulman, ces derniers sont qualifiés de terroristes islamiques ou d’islamistes radicaux ; par ce distinguo, il s’agirait de sous-entendre perfidement qu’il existerait un islamisme pacifique, les tueries ne pouvant se réclamer de l’islam, car il n’est que pacifique. Que ne faudrait-il alors parler de duplicité ? En fait, s’il y a deux périodes dans la Révélation, il n’y a pas deux islams ou deux Prophètes, comme il n’y a qu’un seul Jésus Christ. Cette rhétorique selon laquelle l’Islam n’est que pacifique est néanmoins commune : on la retrouve chez les frères musulmans. C’est fort curieux, car ni le Coran, ni la Sunna ne font d’ailleurs cette distinction sémantique : l’Islam ne possède qu’une seule doctrine, l’islamisme, qui est à la fois religieuse (islamique), et politique (par définition de l’islam de Médine). Il ne peut y avoir qu’un seul islamisme, celui du Coran, et non deux (un pacifique et un violent). Mais passons, laissons cela à un autre débat ; toutefois, croyez-moi, un tel sujet est bien trop important pour nos sociétés modernes pour ne pas le devoir revisiter un jour ou l’autre, car il y va de l’avenir des sociétés démocratiques.

Revenons aux actes de martyr en Islam, comme à leur appréciation par les intégristes, hanbalites, salafistes, extrémistes, fondamentalistes, et tous ces foutus rigoristes de l’Islam[clxxix]. Je dirais, peu importe la couleur de leurs barbes, leur appellation ou la vanité des idées qu’ils défendent. Si un martyr se sacrifie pour la bonne cause, en l’occurrence celle d’une prétendue défense du Coran, d’autres croyants, par un élan de solidarité coranique, préfèreront louer l’assassinat ou le meurtre religieux, et aduler ces islamistes. Ils les affublent du titre de martyr, comme dans le Coran. Somme toute, si la Sunna me considérait en terre d’infidélité ou terre de jihad, et que je devais accomplir mon devoir religieux (fath), du moins avais-je ma raison pour m’en dissuader et me retenir d’en venir à ce point cynique.

Je vous le demande au reste : un être humain sensé, doué de ses facultés mentales, comment eût-il pris de telles résolutions aussi invraisemblables qu’insensées, sans accabler un peu plus la cause qu’il pense servir ? Comment pouvait-on espérer que des directives belliqueuses sorties de la nuit des temps pussent se subroger aux lois modernes de ma terre d’accueil ? Dans un pays doté d’institutions qui sont garantes des libertés individuelles et des droits démocratiques, que n’est-il pas manifeste que le bonheur de l’homme, comme l’essence même de la société dans laquelle il vit, ne puisse se trouver autrement que dans sa soumission la plus complète aux lois de son pays ? Sans doute, me direz-vous ; vous jugerez. Mais alors, à nous autres, musulmans, pourquoi une telle idée doit-elle défier notre entendement avec autant de constance sans que cela nous émeuve ou nous interpelle ?

Seule nous peut retenir ici la perception que j’entends de la nature du Coran et de l’interprétation qu’on peut faire de son message : l’enseignement islamique très tôt nous inculque que la loi musulmane est appelée à régir le monde et que le musulman ne peut s’assujettir à nulle autre loi que celle d’Allah ; et comme le Coran impose des devoirs et des commandements indiscutables cadrés par une législation islamique très stricte et souvent radicale tirée de la Sunna et du Coran, il est alors difficile pour le musulman de s’affranchir ou de contester ces certitudes défendues par la Communauté.

Pour ne citer que quelques-unes des condamnations, des proscriptions ou des peines légales prévues[clxxx] par le Coran ou par la Sunna, comment pouvais-je les concilier avec le droit des sociétés civiles modernes ? Il en va ainsi de la main coupée pour le voleur (V, 38-40), pour le châtiment de l’adultère (la lapidation pour la Sunna ou la flagellation pour la femme adultère dans le Coran), ou pour qui accuserait une femme à tort sans produire quatre témoins masculins pour preuve (XXIV, 4), ou encore l’interdiction de l’adoption par le droit islamique attendu qu’elle n’a aucune valeur juridique (XXXIII, 36-40), l’inégalité des sexes avec le statut (social, juridique et patrimonial) inférieur de la femme, sa répudiation, la polygamie, la tolérance de l’esclavage[clxxxi] et la légalisation de la concubine esclave, le droit de jebr, la peine maximale (la mort dans certains pays) pour l’homosexualité et pour l’apostasie[clxxxii], la légalisation du jihad pour défendre les musulmans[clxxxiii] (XXII, 39 & 41), la guerre pour imposer l’islam (IX, 33), la lutte violente des musulmans contre les juifs et les chrétiens (qui sont désignés dans le Coran comme les associateurs ou les infidèles, les mécréants...) (XXII, 57 et XLVIII, 29), ou l’encouragement qui est prodigué aux musulmans de s’armer contre les incroyants (VIII, 60) ou de jamais ne demander la paix s’ils sont les plus forts (XLVII, 33) et de combattre par les armes pour aider les minorités musulmanes opprimées (IV, 75 et XXII, 39), et ainsi de tous les autres versets incompatibles avec toute société civilisée.

À savoir, comment le musulman pourrait-il réconcilier l’obéissance au Coran et à la Sunna, avec le droit civil dans un pays où la base du droit n’est pas la Sharia ? De quelle manière un musulman pieux peut-il même envisager de s’intégrer et de respecter les principes et les lois de la société occidentale où il a choisi de vivre, tout en suivant les préceptes du Coran et de la Sunna, alors même que l’Envoyé de Dieu lui ordonne de ne le pas faire ?

Et c’est effectivement ce que l’Islam désire du musulman vivant en terre d’infidélité : organiser sa vie en marge de la société dans laquelle il aurait choisi de s’implanter (le communautarisme). Le Coran lui demande de se replier dans sa communauté et de lutter sous une forme ou une autre (Violence ou Fath, ou encore, Taqiya, Hila, Niya, mais également pacifiquement, par le truchement de l’immigration ou la natalité dans les démocraties occidentales) pour imposer l’Islam en devenant le rite majoritaire. La difficulté d’intégration de nous autres, musulmans, en territoire non-musulman (et vice-versa d’ailleurs), n’est jamais que la résultante de cette incompatibilité patente de notre dogme religieux avec les sociétés extérieures à l’Islam.

Comme logique sous-jacente, cette notion d’appartenance à une fratrie sacralisée implique la condamnation du renégat ou du traître infidèle ; l’abandon de cette Communauté (sédition), c’est-à-dire la décision délibérée par un musulman d’abjurer sa foi, équivaut à une désertion dans ce contexte d’obligation collective à la guerre sainte ; elle est donc passible de la peine capitale. Comme en temps de guerre. Une logique sans apprêt et cursive ; l’Islam considère que les religions du Livre sont reprises, pour être corrigées, voire dépassées spirituellement et dogmatiquement par le Coran qui restitue la vérité des écritures sacrées, telles qu’elles furent révélées au Messager de Dieu. Il en va ainsi de la gravité de l’acte d’apostasie en ceci qu’il ne peut être que blâmable, car c’est en somme une régression, une manœuvre hypocrite pour abandonner la vérité de la Communauté, une trahison du Coran et de la parole de Dieu incarnée par le Prophète. La condamnation totale de l’apostasie est donc une conséquence de cette notion de fraternité islamique puisque tout musulman qui renonce à son culte de propos délibéré pour en pratiquer un autre, trahit les liens sacrés avec Dieu et sa Communauté.

Voilà pourquoi, l’islam interdit formellement toute conversion à une autre religion, un acte qualifié de plus grand péché, puni par le châtiment le plus sévère par la Sunna, la peine capitale dans certains pays. S’il est facile d’entrer en Islam, en prononçant sa Shahada devant quelques frères, plus souvent aussi, comme moi, l’on y tombe en naissant peu ou prou (le septième jour), il est pour lors curieusement impossible d’en sortir. Cela en dit long sur les droits de l’homme en Islam, mais n’est rien moins qu’en contradiction avec le dogme musulman, par cela même que Dieu et son Prophète ont tous les droits, le fidèle, des devoirs uniquement.

Ainsi, contrairement au christianisme qui prêche l’amour de son prochain, quel qu’il soit, « lIslam ne prône que la fraternité entre musulmans[clxxxiv] ». Telle est la vocation de notre Communauté, celle de créer le territoire universel, l’état du « Dar al Islam », sous l’autorité d’un seul calife, successeur de Muhammad, avec l’islam comme religion et doctrine politique de cet état ; car cette Umma est la meilleure des communautés et doit s’imposer aux chrétiens et aux juifs par la force, « car la plupart dentre eux sont des pervers » (III, 110).[clxxxv]

Oui… mais, j’étais américain, je vivais à New York, assis à ma table au Café Dante dans Greenwich Village, à deux pas de Soho, observant à travers la baie vitrée l’effervescence de cette rue jeune et cosmopolite ; nous étions au milieu de l’après-midi, aucun appel à la prière, pensais-je, quand je perçus au loin la sirène d’un camion de pompier sur la 6e avenue ou sur West Houston. Plus de muezzin, juste le bruit rythmé de cette vie urbaine multiculturelle autour de moi. J’en vins alors à réaliser que je n’étais plus soumis à tous les réflexes rituels, ces stéréotypes liturgiques propres au monde islamique qui avaient tant bercé mon enfance à Alexandrie. Cela pour autant faisait-il de moi un « moindre » musulman ? Qu’on en convienne ou non, ce nouvel environnement dans une société moderne m’avait inconsciemment fait marquer quelque distance avec l’Umma.

Et il vint à arriver que je réalisasse que si tous deux, Khalil et moi, avions la foi en quelque chose, c’était avant tout en notre avenir, en notre volonté et notre amitié. Que nous nous sentîmes arabes ne pouvait être plus évident ; certes, mais nous étions aussi réalistes, éduqués et ambitieux, exigeants envers nous-mêmes. Qu’en avait-on à faire de cet Ijmaa ! De ce consensus de normes dictées par quelque ventre mou de cette Communauté islamique, par ces gens de peu, tout droit sortis des sables des déserts moyen-orientaux ou des minarets d’Al Azhar. Nos personnalités s’étaient épanouies à la mesure de notre détachement de cette Communauté à laquelle nous appartenions. En un mot, désormais, notre moi nous intéressait davantage que l’entre-soi islamique, et ce n’est pas peu dire ; et, à force de penser à ma condition de musulman, je m’étais sans doute machinalement rendu cette idée maintenant plus manifeste.

Nous étions des esprits avant tout rationnels et indépendants et faisions, j’en fus convaincu, tant de cas du libre arbitre, de l’individualité face à la majorité émolliente, que notre liberté de conscience le méritait ; non que nous fussions seulement réticents à confier notre âme à autrui, notamment sur des questions aussi fondamentales que la foi ou notre propre destin ; mais nous étions surtout résolus à ne pas aliéner notre conscience pour la soumettre à cette espèce d’instinct grégaire qui hante notre Communauté. L’Islam, c’est la Communauté avant l’individu. Alors que nous étions convaincus de l’immanence de l’esprit humain, car c’est ce qui différenciait l’homme de l’animal, lequel possède l’instinct de survie, comme Hegel le rappelait, cette « conscience immédiate du monde extérieur, mais non la conscience de soi-même, qui distingue l’homme. Celui-ci ne naît vraiment qu’à partir de l’instant où il prend conscience de lui-même comme sujet connaissant ».[clxxxvi]

Toutefois, face au fardeau moral de notre Communauté, devant sa force prégnante sur l’individu, je sentais bien qu’on se situait à la marge, sur le fil de la moralité islamique ; oh ! qu’un tel comportement eût été vain dans un pays de droit musulman ! L’expression de notre conscience d’homme libre, eût-elle été plus visible du reste, plus blâmable, qu’elle nous aurait certainement exposés à la vindicte religieuse : nous n’aurions point échappé à une Fatwa. Comme le soulignait Bossuet, « l’hérétique est celui qui a des idées personnelles », c’est-à-dire ceux-là mêmes parmi les musulmans qui daignent s’émanciper de la Tradition et de sa chape dogmatique.

Pour nous, le bonheur de l’âme était moins dans sa soumission que dans son introspection, et sa vertu, dans la recherche de la foi par la méditation et la réflexion personnelle, mais pas par l’association avec l’Ijmaa, rien moins. Non. L’Ijmaa est le référent de doctrine islamique qui précise la continuité avec les deux premières sources (Coran et Sunna), voire pour les sunnites, d’interpréter leur dogme dans un contexte adapté aux temps actuels et aux évolutions de la société. Et de ce consensus des croyants, troisième source du savoir islamique pour le culte sunnite après le Coran et la Tradition, nous le prenions comme un artéfact de la spiritualité, un genre de doxa. Pour nous, il ne s’agit que d’un ensemble de rites et d’astreintes permettant de mettre la Révélation à l’abri du temps. Au reste, n’était-ce cela le gardien du temple, la mainmise de la Sunna sur ses ouailles ? J’en retiens, s’il est possible de juger de manière un peu compendieuse et expéditive, que l’Ijmaa est à la communauté islamique, ce que le berger est à son troupeau.

L’Ijmaa avait été affirmé en écho aux paroles du Prophète : « Ma Communauté ne sera jamais en totalité dans lerreur ». Traduit tel quel, ce verset semble exprimer un souhait du Prophète ; une autre traduction, plus exacte, selon moi, laisserait à penser à une mise en garde contre les risques de méprise de la majorité, plutôt : « Que ma Communauté puisse ne jamais être en totalité dans lerreur. ». Aussi bien, je relevais encore une incertitude quant à l’interprétation d’une parole du Messager de Dieu et sa traduction en arabe littéral. Mais cette extraordinaire polysémie du vocabulaire de la langue arabe, quand bien elle en ferait sa richesse et sa beauté sémantique, en même temps, elle en illustre l’inconstance de son expression, et la difficulté de son interprétation ou de sa traduction dans une langue qui exige autant de précision que le français.

Le français permet par sa variété, et son légendaire raffinement, par la justesse et le détail de son champ lexical, d’exprimer une même idée selon différentes nuances, au moyen de la structure ordonnée de son lexique et de son étymologie grecque et latine. L’arabe, en revanche, qui n’a pas été reformée depuis le premier traité de grammaire et de lexicologie d’arabe littéral datant de la fin du VIIIe siècle, jouit d’un lexique, tellement riche et polysémique, qu’il rend sa compréhension (et donc sa traduction) malheureusement désordonnée et confuse, et surtout fort moins précise. Prenons le mot : « passion ». Les poètes pouvaient être comblés d’y trouver une douzaine de sortes d’évoquer cette expressivité du cœur et de l’âme. Ah, bien ! Mais pour prendre un exemple moins trivial que « chat » (pour lequel il existe une demi-douzaine de mots pour designer en arabe ce seul animal), pourquoi le terme « fitna » (trahison, sédition, rébellion) devait-il être traduit d’une trentaine de façons différentes (cf. note 140) ? Et il y a une multitude de cas de ce genre. Malgré son lexique incomparable, l’arabe était paradoxalement une langue moins précise en cela que plusieurs mots pouvaient signifier la même chose et en exprimer d’autres notions fort différentes, ce qui dans certains cas pouvait se prêter à des contresens. Mais, hors cette explication linguistique, cette diversité d’interprétations du message divin face à la volonté de n’en autoriser aucune traduction par les autorités de la Sunna, n’était-ce là un moyen de ces dernières de mieux affirmer leur pouvoir sur le Texte ? Ne serait-ce aussi une légitimation de l’influence des institutions sunnites afin d’interpréter les Textes et de légiférer au nom des croyants ? C’en a tout l’air ; qu’il faut une bonne dose de légèreté de l’esprit ou de crainte de l’anathème pour ne pas en convenir !

Pour ce qui nous concerne, s’il est ainsi que l’on croyait en un dieu unique et au jugement dernier, l’on se retenait pour autant de reconnaître que la vie se limitait à ajouter invariablement un jour au passé, à égrener nos prières quotidiennes comme on pensait à se nourrir, par nécessité. Sur nous-mêmes nous comptions bien plus que sur l’évènement. Nous jugions à propos d’éviter que la force du destin nous limitât à n’avoir que des regrets ou à faire tant qu’on ne se sentît pas digne d’accomplir tout pour réussir notre vie. Nous tenions à mettre tout en usage pour qu’elle ne pût se résumer à compter les jours en invoquant le passé, n’avions nulle envie de subir ou nous accommoder d’une fatalité quelconque qui nous éloignerait du bonheur ou de la réussite, ou de nous plier au rythme indolent qu’une existence peut prendre généralement en terre d’Islam.

***

Khalil s’approcha de ma table, me tapota l’épaule et commanda un café et un verre d’eau à la serveuse qui était venue lui faire la bise.

— Ahlan bik, Kaif alhal[clxxxvii], brother ?  Il avait roulé les « r » en prononçant brother avec relent d’accent arabe.

— Ça va.

—  Comment va la petite Française qui te pourrit l’existence et t’enivre le cœur ?

Khalil avait bien deviné ce qui me rendait si morose et mélancolique.

— Plus de nouvelle. C’est justement pour ça que j’ai souhaité qu’on se voie, pas pour discuter de politique.

— Vois-tu, dans le monde musulman et sous couvert de la Loi, les hommes ont cet heureux privilège de pouvoir agir avec les femmes à leur guise, et sans grand remords puisque c’est la norme ou les usages qui le leur dictent. Je perçois à ta mine de chien battu que c’est l’inverse : tu erres comme une âme en peine. Ne regretterais-tu déjà notre monde islamique que tu critiques avec tant d’aise en certaines occasions ? Voilà ce que fait la femme quand elle est l’égale de l’homme : elle meurtrit son cœur, le serre, et puis s’en va sans soulager la souffrance de son âme. Un sage soufie avait dit que quand il n’était pas que mystère pour l’homme, le cœur d’une femme était encore plus sévère pour son malheur.

— Je t’ai demandé de venir pour avoir l’appui d’un ami, pas pour écouter le radotage d’un frère[clxxxviii] ou endurer la voix de l’Ijmaa.

— Te connaissant, tu dois être fort déboussolé pour penser à l’Ijmaa… et elle doit être drôlement jolie pour que tu fasses une telle mine ! 

Alors, je lui parlais d’Adèle, du Gallipoli, de notre rencontre, de sa disparition, de mon désarroi. Il m’écoutait, attentif, palpant toute l’émotion de mes paroles, et ma tristesse aussi. Il me jaugeait sans en avoir l’air du coin de son œil, en tirant de temps en temps sur sa cigarette. Il avait terminé son café et retourna sa tasse sur la soucoupe.

— Un auteur avait dit qu’un homme amoureux doit s’éloigner de l’ingrate et punir la cruelle[clxxxix]. Mais attends donc une seconde, si elle n’est ni l’une ni l’autre, laisse-moi alors interroger ma tasse, et écouter son avis, qui devrait être plus utile que le tien dans l’état où tu es.

Il adorait lire dans le marc de son café ; je souriais, c’était à mon compte la première fois depuis une semaine.

— Voilà… « brother ». Ma tasse me dit que cette fille qui te fait tant souffrir ne veut plus abuser de ta faiblesse pour elle, car elle redoute de trop s’éprendre de toi !

— C’est bien ça, pardi ! Ta tasse te dit-elle si je dois insister pour la revoir ?

Il sourit.

— Un instant. Laisse-moi le lui demander. Voyons voir… Oh ! Oh ! Elle te conseille d’aller au Gallipoli ce soir, mais te recommande d’être accompagné d’une créature encore plus séduisante ; le caprice d’une femme voudrait qu’elle ne s’intéresse à un homme que s’il est entouré de belles femmes[cxc].

Il s’esclaffa, ravi de son bon esprit, puis me fixa, levant le menton et haussant les sourcils, recherchant mon approbation.

Je répondis à mon tour :

— Il n’est jamais que le premier pas qui coûte. Let’s go for it ! Et pour ce qui est d’être bien entourée, on verra sur place !

Khalil passa quelques appels du téléphone sur le comptoir près de la caisse enregistreuse, puis au bout d’un temps, plus d’une heure après, nous nous dirigeâmes vers le Gallipoli, à quelques encablures du Dante.

Il était déjà proche de vingt heures, nous y arrivâmes quelques minutes après ; c’était la cohue une nouvelle fois. On se fraya un chemin jusqu’au bar en évitant de se prendre les cocktails sur la poitrine. S’ensuivit une bousculade sur quelques mètres, parmi des corps agités s’agrippant au bar, quand nous fûmes interceptés par deux étudiantes de la classe de sciences politiques de Khalil. L’une d’elles, Sud-Américaine à l’évidence, la taille de guêpe et les fesses si rondes qu’elles en devaient empêcher plus d’un d’approcher physiquement le comptoir ; et elle en avait à damner l’âme d’un imam. Des traits de métisse, ses cheveux bouclés, légèrement roux, rehaussaient un magnifique sourire de dents à l’émail éclatant sur sa peau ambrée. Khalil fit les présentations et je restais planté face au bar ; je tournais le dos au restaurant, feignant sur l’instant de prêter tous mes soins à la splendide métisse pour mieux éviter de croiser le regard d’Adèle dans la salle. Plein de l’idée de retrouver Adèle, certes, mais fléchi par l’angoisse de sa réaction, je me sentais peu fier de moi et n’en menais pas large : devant que de lui faire face, je préférais de retarder ce moment, comme si le fait d’attendre pût changer quelque chose à la nature de notre relation. Mais quoi ! J’étais venu pour la revoir, et je ne comprenais pas à quel jeu je jouais ! J’avais une sorte d’appréhension, que dis-je, une peur bleue, qu’elle pût être parfaitement insouciante de me retrouver, ou que je pusse déceler dans son regard une gêne, un agacement, pire, une indifférence ; depuis une semaine, je ne parvenais aucunement à comprendre son silence. Mais, peut-être n’y avait-il rien à éclaircir ; sans doute regrettait-elle notre nuit, ou plus simplement, voulait-elle passer à autre chose, s’il est ainsi que nos quelques heures ensemble n’avaient servi fâcheusement qu’à conforter son attachement à son « pote ». Allez savoir ce qu’elle avait en tête ! Toutefois, à cette interrogation, j’étais convaincu de pouvoir y répondre au premier regard qu’elle daignerait poser sur moi : oh oui ! Je le lirai dans la prunelle de ses yeux en amande. Cela dit, j’eusse été bien en peine de le deviner vu que je ne me remuais pas d’un poil ; je ne m’étais pas retourné, faisant face à ma Colombienne, laquelle semblait enchantée de rencontrer enfin le copain de Khalil.

Ce petit malin m’avait déjà parlé de l’autre fille, Laurence, sans donner d’autres précisions que mentionner qu’elle était une de ses camarades de fac. Il ne s’était en revanche jamais attardé sur la nature de leur amitié, qu’en l’espèce, je remarquais assez intime. Du reste, je m’aperçus que notre rencontre de ce soir n’était pas fortuite et qu’il l’avait arrangée sans m’en avoir touché un mot. Il avait dû le faire au Dante lorsqu’il était allé téléphoner au comptoir. Sacré Khalil ! Laurence paraissait pressée de me connaître et me parla aussitôt en français, m’adressant la parole d’un ton familier qui révélait une franche empathie, donnant l’impression de retrouvailles entre deux vieux copains. Elle était inscrite dans ce master de sciences politiques. Elle l’assimilait à un complément de formation, pour perfectionner son anglais avant de poursuivre son droit en France, où elle envisageait de retourner à l’issue de son cursus à NYU. Je lui demandais, plus par civilité que par curiosité, où elle habitait et ce que ses parents faisaient, sans plus prêter attention à mes questions, mais je perçus sitôt la gêne que j’avais créée lors même qu’elle répondit à cela que sa mère travaillait dans une librairie et que son père, comptable de profession, donnait des cours de religion dans une école privée du dix-neuvième arrondissement à Paris.

— C’est une école religieuse, non catholique, me précisa-t-elle, comme pour guider ma pensée, l’air horriblement incommodé.

— Bien, lui répondis-je gauchement, tentant en vain de cacher mon étonnement et affectant d’avoir eu l’air de juger favorablement sa réponse ; elle s’aperçut de ma perplexité, de mon embarras qui déjà devait se lire sur mon visage. Je parus instinctivement vouloir changer de sujet, elle poursuivit :

— Désolé, je pensais que Khalil vous avait parlé de moi.

Je réalisais alors que cette école religieuse n’était ni chrétienne ni musulmane, et qu’elle ne pouvait donc être presque point autre chose que ce à quoi je pensais. Je me tournais légèrement vers Khalil, qui souriait, semblant priser la situation embarrassée que ma gêne avait provoquée.

— Non, mais… lui répondais-je en hésitant, comme pour me racheter de ma réaction : il est discret quand il lui tient à cœur. Ah ! vous comprendrez qu’il est difficile d’apprécier ce qu’on ne connaît pas encore.

Encore mon besoin de toujours phraser quand il valait mieux se la fermer ! Puis pour sitôt me réapproprier la conversation, j’ajoutais pour essayer d’éconduire mon malaise :

— Vous savez... ma mère tient également une librairie française à Alexandrie.

Ah ! Ah ! Voilà que je m’expliquais désormais la discrétion de Khalil au sujet de Laurence et aussi, ces commentaires nébuleux sur ma remarque de la semaine dernière concernant la loi du Talion et le massacre des tribus juives. À chacun sa captive, après tout. Le Prophète avait eu Rihana, lui avait Laurence. Elle était donc juive, et leur liaison prenait la forme d’une opération secrète de deux êtres que tout aurait dû opposer, mais qu’une autre raison que la raison avait rapprochés. Proprement dit, si tout son esprit était tourné vers la politique et notre conflit, son cœur en revanche refusait de le suivre. Vivre à New York réglait donc des problèmes que treize siècles d’histoire au Moyen-Orient n’avaient su résoudre.

Ma Colombienne sirotait un mojito, un brin agacée par le peu d’entrain que je montrais à son endroit, à un tel point que peu de moments après, j’étais toujours planté à la même place à me demander si l’heure était venue de faire face à la salle du restaurant, quand je l’entendis m’interpeler en français :

— Ah ! vous êtes là ! Et bien accompagné à ce que je vois ! Faut surtout pas vous gêner ! D’ailleurs, laissez-moi vous rappeler qu’un bonjour n’a jamais tué personne, que je sache.

Elle s’était campée derrière moi dans une attitude un rien défiante, les mains sur les hanches, l’air renfrogné et la lèvre boudeuse, visiblement agacée par mon indifférence. Sa réaction me donnait le droit d’espérer qu’elle pouvait être insupportée à l’idée de me retrouver en si bonne compagnie. Mais curieusement, je ne m’étais pas démonté devant son irritation, et instinctivement je lui répondis, un sourire au coin de mes lèvres.

— M’aviez-vous oublié ? Un mot et tout est sauvé, comme on dit. Un coup de fil ne pouvait nuire, ne pensez-vous pas ? Qu’y a-t-il de plus dur que de répondre à son téléphone ?

Je lui répliquai du tac au tac et fus surpris par ma répartie si leste puisque quelques instants plus tôt seulement, je l’aurais dévisagé avec des yeux de merlan frit, transi d’anxiété, eussé-je croisé son regard. Oui ! Mais j’avais souffert de son silence, et je ne pouvais lui passer cette fantaisie. La voix teintée par le trouble, je bâclais alors les introductions et pus vérifier à l’occasion le prénom de « ma Colombienne » qui s’était elle-même présentée, mais Adèle se dispensa de répondre et détala vers les cuisines en moins de rien, emportant son humeur avec elle. Khalil précisa à Laurence que c’était une amie française que je n’avais pas revue depuis un moment sans s’étendre davantage. « Ma Colombienne », qui ne parlait un traître mot de français, se douta sans doute de quelque chose, et commença vite à s’énerver d’être si négligée, ce que je m’empressai de réparer après que Khalil me rappela en arabe discrètement avec son « go for it » de ne pas laisser la proie pour l’ombre et de profiter de la soirée :

— N’a-t-elle ignoré tes appels pendant une semaine ? Tâche de lui montrer que tu es fort aise de sortir sans elle, et qu’elle n’ait pas ton premier souci.

Nous continuâmes à discuter d’une chose et d’autres, de parler des études, de nos projets ; mais la tête, et aussi le cœur, plein du visage et du sourire d’Adèle, j’avais du mal à me concentrer sur « ma Colombienne », laquelle, remarquant que je ne l’écoutais que d’une oreille distraite comme pour éconduire l’ennui, se crispa un peu plus. Alors sans délai, pour paraître me soucier de ce qui lui semblait tenir à cœur, les plans et la réussite professionnels, etc., je lui précisais, sur l’air d’une petite confidence pour entretenir ce qui encore subsistait d’une affinité d’un soir, que j’envisageais d’arrêter mon travail à Wall Street, sans peine ni gloire, de mon aveu même, et aussi bien, que j’avais envoyé un dossier de candidature pour poursuivre des études supérieures à Columbia University afin de faire autre chose après, et que, etc., etc., bien qu’à l’état avancé, ces projets étaient encore suspendus à une réponse que j’attendais dans les semaines à venir. Une fois épuisées mes confidences, que moi-même avais jugées lassantes (ce n’est pas peu dire !), je fus néanmoins surpris de la civilité qu’elle daigna me manifester. À son air comblé, j’osais penser, pour une raison qui m’échappait, qu’elle avait été ravie d’entendre le son de ma voix. Qu’avais-je bien pu dire de si intéressant pour provoquer un tel enjouement ?

Qu’à cela ne tienne, elle avait à son tour une furieuse envie de s’épancher sur elle-même, comme une rivière cherchant la mer, et en vint tout aussitôt à enchaîner un laïus sur ces propres ambitions. Et nous voilà repartis dans une discussion sans fin qui n’avait pour moi d’autre intérêt que celui de faire passer le temps. Elle comptait faire son droit pour être avocate d’entreprise, ici, si elle le pouvait, sinon en Colombie, ajouta-t-elle solennellement, pour bien m’assurer de sa vocation fort honorable, ou insister sur quelque bribes de son explication dont l’importance m’eût échappé ; à supposer que le monde puisse manquer d’avocats ! me dis-je. Je l’écoutais en feignant d’être intéressé, en ce qu’elle me racontait sa vie avec un certain apprêt et d’un air entendu, alors même que je tentais d’imaginer comment pouvoir me manifester à l’attention d’Adèle. Mais cela, il faut bien le dire, me semblait bien difficile dans cette trépidante cohue d’un vendredi soir au Gallipoli : ce n’était vraiment ni le lieu ni l’heure pour les effusions de mes doux sentiments ; certes, mais comment m’y résoudre ?

Manifestement trop pressée par son travail, Adèle ne semblait guère préoccupée par ma présence ; alors, mû par une obstination qui n’avait d’égal que mon désir de passer ma soirée près d’elle, je suggérais de rester dîner au Gallipoli. Cela parut derechef indisposer « ma Colombienne » qui proposa séance tenante d’aller dans un restaurant grec sur Bleeker et Sullivan. Je me retournais pour voir si j’apercevais Adèle entre les tables – je forçais un peu la note en pensant de la sorte, car elle n’était pas si petite. Ma blague cursive à moi-même indiquait tant de l’autodérision que le besoin de retrouver ces traits d’humour silencieux qui me tenaient compagnie dans les moments les plus pénibles. Je parvins à apercevoir Adèle qui était très affairée ; le restaurant était vraiment bondé que c’en devenait désagréable ; je tentais en vain de capter son regard, puis à reculons, me dirigeais vers la sortie en traînant les pieds, accompagnant à contrecœur Khalil et ses deux amies.

***

Je retrouvais Khalil, l’après-midi du lendemain au Dante, un peu à l’écart, à l’angle de la salle. Il était déjà installé une cigarette à la main et un café « sale » à sa table de bistrot. Je lui lançais en m’approchant :

— Salut à toi ô prophète ! Où as-tu laissé ton butin de guerre ?

À son grand sourire, je vis qu’il avait compris la remarque que je venais de lui faire en arabe. Le butin, ce fut l’expression que le Prophète choisit pour faire allusion aux deux captives juives (Rihana, de la dernière tribu juive de Médine qui fut exterminée, et Safiya[cxci], après avoir expulsé les juifs de l’oasis de Khaibar, plus au nord). Toutes deux, veuves de la main du Prophète, il en fit des concubines. Elles lui refusèrent le mariage.

Permettez-moi de m’attarder un instant sur la vie conjugale de Muhammad. Non, bien entendu, qu’il faille la disséquer ; mais il est important de savoir ce qu’elle fut pour mieux expliquer les rouages du mariage ou le statut de la femme dans la civilisation islamique et la place de la vertu dans les mœurs.

Si la vie conjugale de Muhammad fut florissante, les droits de la femme en Islam en revanche ne le furent pas autant. Il eut une première et unique épouse jusqu’à la mort de celle-ci....

Emad Jarar

 

(Retrouvez Emad et ses réflexions sur le Destin, sur la notion de Jihad, sur la place de l'Islam dans la société moderne, avec des explications clairsemées de quelques 300 notes sur les concepts clefs de la civilisation arabo-islamique. Puis laissez-vous entrainer par la trame du roman, les interrogations et les aventures du narrateur qui le mèneront de New-York au Yemen, dans un long voyage où le destin l'attend pour le conduire vers ce qu'il avait d'enfoui au fond de lui... en 2 tomes de 400 pages chacun, disponibles en version digitale sur le site et chez tous les libraires)

https://emad-jarar.iggybook.com/fr/

 

 

 

 

 

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